Industrie du sexe et prostitution, quand les profits se font sur les corps des femmes [Topo WEF mars 2025]
Le débat sur l’industrie du sexe et de la prostitution est posé à nous par certains milieux, notamment intellectuels et étudiants, qui en développent une analyse qui nous semble erronée, affirmant notamment que la prostitution une activité anodine, un travail comme les autres, voire une voie d’émancipation pour les femmes. Nous voulons donc essayer de répondre à ce débat.
I. Qu’est-ce que la prostitution ?
Les chiffres en France
Pour commencer, de quoi on parlons-nous quand nous parlons de la prostitution ?
Il est aujourd’hui impossible d’avoir des données précises sur la prostitution, car elle est pour une grande partie illégale, ou non déclarée comme telle.
Le gouvernement a rendu son dernier rapport sur la question le 4 mai 2024, dans la dernière lettre de l’Observatoire national des violences faites aux femmes1. Aujourd’hui, on estime que 30 000 à 40 000 personnes sont en situation de prostitution en France, sachant que ces chiffres sont très probablement sous-évalués en raison de l’augmentation de la prostitution logée (qui se déroule en appartement et où la mise en relation avec le client a lieu sur Internet).
Elle ajoute que « 85 % seraient des femmes, et parmi ces dernières, 60 % seraient mineures. Une part importante des personnes en situation de prostitution serait en réalité exploitée dans un cadre de traite des êtres humains. » 99 % des clients sont des hommes. Selon la Base des victimes de crimes et délits de 2021 à 2023, 9 victimes de prostitution sur 10, hors de la famille, sont mineures2 (d’après un rapport de la délégation aux droits des femmes du Sénat de 2021, l’âge moyen d’entrée dans la prostitution serait de 14 ans3). La très grande majorité des prostituées sont des femmes, notamment d’origine étrangère (93 %), principalement originaires d’Europe de l’Est (Roumanie et Bulgarie en tête), d’Afrique de l’Ouest et de Chine.)
Si ces chiffres ne sont que des estimations, cela permet d’affirmer avec certitude que la prostitution est, dans une large majorité, contrainte et organisée dans des réseaux de proxénètes. Elle touche pour une part importante des migrantes et des mineures.
Chez les étudiantes, son augmentation va de pair avec celle de la précarité et l’inflation. Pendant le confinement, le nombre d’inscriptions sur le site OnlyFans, sur lequel des abonnés peuvent payer pour accéder à des photos et vidéos, y compris à caractère pornographique, a presque doublé, avec notamment beaucoup de profils de jeunes filles mineures.
Un système international
Il ne s’agit évidemment pas que de la France. En 2022, l’Organisation internationale du travail (OIT) et la fondation Walk Free ont estimé que 4,9 millions de personnes étaient victimes d’exploitation sexuelle forcée dans le monde, dont une majorité de femmes et de filles. Il existe sur les réseaux sociaux ou dans la presse des témoignages absolument glaçants de femmes survivantes de ces réseaux, racontant les violences qu’elles ont subies, entre viol, vol de papiers, séquestration, humiliations, coups, insultes, contaminations au VIH dues à l’imposition de rapports non protégés… Ce n’est pas pour rien qu’il y a une forte prévalence de cas d’addictions ou encore de syndrome de stress post-traumatique chez les prostituées ou les personnes ayant vécu la prostitution.
Des maquereaux s’enrichissent grassement sur cet esclavage parfois institutionnalisé. 80 % des victimes de la traite des êtres humains le sont à des fins d’exploitation sexuelle.
Certains pays en font une part importante de leur économie, destination de tourisme sexuel de masse où les prostituées sont le plus souvent des mineures, comme en Thaïlande où environ 15 % du PIB serait lié au secteur économique du sexe. Il s’agirait de la forme la plus importante de tous les types d’économie dite souterraine, aux côtés des ventes de drogues et d’armes. Quant au chiffre d’affaires de cette industrie, il est évalué mondialement à 100 milliards d’euros par an, un chiffre probablement extrêmement sous-estimé, quand on sait qu’il avoisinerait en Thaïlande les 25 milliards de dollars, 15 milliards d’euros en Allemagne, 18 milliards d’euros en Espagne ou encore 3 milliards en France. À titre de comparaison, en 2023 l’industrie du luxe avoisinait 350 milliards d’euros.
En 1998, un rapport du Bureau international du travail (BIT) présentait la prostitution comme une « industrie contribuant à l’emploi, au revenu national et à la croissance économique », et invitant les États à en « élargir le filet fiscal ».
Des réalités diverses
La prostitution recouvre aussi d’autres réalités. Entre prostitution de rue ou logée, qui regroupent un nombre important de « services », c’est-à-dire de pratiques sexuelles proposées ou imposées, il existe aussi un nombre important de « services à caractères sexuels » exercés : massages, danses à caractères sexuels, escorting, industrie pornographique, elle-même très vaste, entre la production de vidéos, d’appels téléphoniques, de photographies à caractère sexuel sur des sites en ligne…
Sur Internet, une part de la prostitution n’est pas affichée comme telle, ce qui complique encore le recensement. La prostitution de rue représente aujourd’hui une part minoritaire du phénomène prostitutionnel. Par exemple, en parallèle de son estimation de 40 000 de personnes en situation de prostitution en France, l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH), compte entre 35 000 et 40 000 annonces mises en ligne quotidiennement sur le principal site Internet qui propose des prestations à caractère prostitutionnel. Sur ces sites, aucun contrôle de l’âge pour poster une annonce.
Environ 75 % des victimes de la traite des êtres humains à des fins sexuelles sont désormais publicisées en ligne ; les sites web de publicité pour la prostitution sont les facilitateurs les plus importants de la traite des êtres humains. Les réseaux tirent parti de l’anonymat et de l’accessibilité d’Internet pour recruter et exploiter des victimes, en particulier des mineures. On parle ici de prostitution, mais l’affaire Pélicot a bien montré la dangerosité de ces sites et l’absence de contrôle, où le fait de poster des annonces pour proposer de violer une femme est banal.
Quant à l’industrie pornographique, elle est dirigée par de véritables multinationales qui possèdent les grands sites comme Pornhub, gagnant de l’argent avec la diffusion de contenus gratuits, générant un énorme trafic peuvant renvoyer vers d’autres contenus, payants, ou des espaces de live cam. Les données concernant ce marché sont assez opaques, mais il est estimé que leurs bénéfices atteindraient 8 milliards d’euros par an. En 2020, une enquête publiée par le New York Times sur le site Pornhub faisait état de vidéos publiées de victimes de viols, parfois mineures, dans le cadre de tournages pornographiques et de vidéos diffusées sans le consentement des femmes concernées. Plusieurs sites dont Pornub ou le français Jacquie et Michel ont été l’objet d’enquêtes ces dernières années pour « viols », « proxénétisme », « complicité de viol », « complicité de traite d’un être humain ». On peut d’ailleurs constater avec une simple recherche sur ces sites que de nombreuses vidéos concernent des mineures.
Nous voyons bien ainsi que le phénomène prostitutionnel ne se limite pas aux seules personnes qui se prostituent : il implique également des proxénètes, des clients, des États et des entreprises qui, directement ou indirectement, en tirent profit. C’est notamment le cas de l’industrie pornographique, des plateformes de mise en relation ou encore du tourisme sexuel, qui s’inscrit dans une économie capitaliste où l’exploitation du corps humain génère des milliards de profits.
Cette réalité met en lumière la dimension profondément genrée de la prostitution, qui s’inscrit dans un système patriarcal où la domination masculine s’exerce, entre autres, à travers le contrôle du corps des femmes. Dans ce contexte, la prostitution apparaît moins comme un choix individuel que comme le produit d’inégalités systémiques. La prostitution de manière générale est une industrie immense, extrêmement rentable, qui est un système massif de violences sexistes et sexuelles faites aux femmes.
II. Pourquoi et comment abolir la prostitution ?
La prostitution, le produit d’un système
Ce système ne tombe pas du ciel. Le phénomène prostitutionnel que nous venons de décrire rapidement s’inscrit dans toute une société. Une société capitaliste, prête à tout pour assurer le profit d’une petite minorité, et une société patriarcale. Le capitalisme a intégré un système de domination violente qui lui préexistait pour diviser la classe travailleuse et exploiter encore plus une partie de l’humanité.
Le système patriarcal, fondé sur un système genré qui attribue aux individus une place dans la société selon une assignation de genre, repose sur la reproduction de la force de travail dans la plus petite unité d’organisation sociale, la famille. Cette famille, pilier du patriarcat, enseigne le plus tôt possible aux jeunes le rôle que la société attend d’eux : travail pour les hommes, soumission pour les femmes.
La femme, prolétaire du prolétaire, assure aujourd’hui des doubles journées de travail, réalisant le soir toutes les tâches nécessaire pour permettre à son mari de retourner au travail le lendemain : les tâches ménagères, la cuisine, la charge des enfants, qui seront les futurs travailleurs, afin de maintenir la continuité de la production capitaliste.
Ainsi, le contrôle des moyens de production par la classe sociale dominante s’accompagne-t-il du contrôle des moyens de reproductions, c’est-à-dire que la classe dominante s’assure le contrôle sur le corps des femmes, un corps qui donne la vie, pour se reproduire en tant que classe.
L’idéologie patriarcale se répand et se consolide autour de ces bases, instaurant une oppression de la femme en tant que femme, et véhiculant les attentes de genre, opprimant tous ceux et celles qui sortent de ce modèle (comme les personnes LGBT). Ce modèle on ne peut plus réactionnaire charrie son lot de pression envers les femmes et leurs comportements. Ainsi, dans la famille « traditionnelle », la femme est au service de son mari, y compris sexuellement.
Dans ce cadre, la prostitution est un outil de la domination patriarcale, dans une société où le corps des femmes ne leur appartient pas. Au cours de l’histoire des sociétés de classe, il a été largement institutionnalisé.
Au vie siècle av. J.-C., le législateur athénien Solon avait ainsi institué des bordels publics afin de protéger du désir des hommes la vertu des femmes et des jeunes gens ayant le statut de citoyen.
Dans certaines périodes du Moyen Âge en Europe, la prostitution était reconnue par l’Église et les autorités municipales comme un « mal nécessaire » pour protéger la vertu des femmes des besoins irrépressibles des hommes et ainsi éviter de mettre en péril les fondements du mariage chrétien, donc de la famille, et la paix sociale.
Aujourd’hui encore, certains défendent la prostitution comme un moyen de prévention du viol. Les hommes se « déchargeant » avec les prostituées, ce qui sous-entendrait qu’ils aient des « pulsions » et que les femmes, les épouses ou les prostituées, seraient chargées de répondre à ce besoin de sexe du genre masculin. Or, le sexe n’est pas un besoin biologique, ni pour les femmes ni pour les hommes, et défendre l’existence de « pulsions » ne sert qu’à légitimer un modèle masculiniste réactionnaire qui veut mettre les femmes au service des hommes.
La prostitution, violence massive contre les femmes et réputée être le « plus vieux métier du monde », existe probablement depuis aussi longtemps que les sociétés de classes, car les sociétés actuelles et celles qui nous précèdent sont fondées sur un système oppressif qui les produit.
La misère sociale des femmes les fait se tourner vers la prostitution, qui est pour beaucoup un dernier recours. Le capitalisme l’a renforcée, industrialisée, créant des réseaux de traites d’êtres humains qui broient les femmes tentant de fuir la misère, et les enfants. C’est bien la réalité de la prostitution aujourd’hui. Nous voulons donc évidemment abolir ce système prostitutionnel, qui monnaie le corps des femmes comme une marchandise.
Comment abolir la prostitution ?
Aujourd’hui, même la bourgeoisie s’indigne de temps en temps du sort qui est promis aux femmes. Le capitalisme reprend les couleurs du féminisme, sans jamais se donner les moyens réels et financiers de lutter contre l’oppression sexiste, puisqu’il est aussi occupé à la maintenir des deux mains. Des associations effectuent un travail d’aide aux femmes victimes de traite d’être humain, mais ces actions sont une goutte d’eau dans l’océan que représentent les millions de femmes quasiment réduites en esclavage.
Abolir réellement la prostitution voudrait dire abolir réellement la misère sociale, celle qui pousse des femmes dans le système prostitutionnel : obtenir le droit à un emploi pour toutes, la fin des inégalités salariales, des logements décents, des allocations qui permettent de nourrir des enfants… en bref, donner les moyens à chacun et chacune de vivre dignement. Supprimer définitivement la prostitution, c’est aussi supprimer le droit des hommes à disposer du corps des femmes, supprimer la possibilité qu’un être humain achète l’accès au corps ou le « service sexuel » d’un autre.
L’hypocrisie des États.
La politique actuellement menée par l’État français en est évidemment très loin. Sa politique est bien illustrée par la loi de 2016 dite de « pénalisation des clients », qui a fait couler beaucoup d’encre. Cette loi a été défendue comme étant à visée abolitionniste, ne voulant pas pénaliser les prostituées, mais au contraire les aider à sortir de la prostitution. Ces arguments sont complètement hypocrites.
Par exemple, les femmes rentrant dans le programme de sortie de la prostitution (PSP) doivent s’engager à ne plus se prostituer. Elles reçoivent en échange une allocation de 330 € par mois. Une somme avec laquelle elles sont ainsi censées se loger, se nourrir, trouver une formation pour avoir un nouveau travail, voire s’occuper de leurs enfants ou de personnes à charge… Entre 2016 et 2021, seules 564 femmes ont bénéficié de ce programme, soit environ 2 % du nombre estimé de femmes en situation de prostitution. Ce simple exemple montre que l’État français ne cherche absolument pas à mener une politique efficace de sortie de la prostitution.
Quant à la fameuse « pénalisation des clients », nous pourrions effectivement, dans l’idée, trouver juste de remettre la responsabilité sur des clients qui pensent qu’il est admissible d’acheter des services sexuels comme une marchandise anodine. Cela serait toujours mieux que de s’attaquer aux prostituées. Mais cette pénalisation des clients n’en est pas une : chaque année, en moyenne, 1 300 clients sont verbalisés, alors même que selon des estimations (approximatives car très difficiles à établir), 12 % à 18 % des hommes auraient recours aux services d’une prostituée au moins une fois dans leur vie4. Même si ces chiffres sont difficiles à mettre en relation, car ils ne comparent pas la même chose, il est clair que la fraction de clients condamnée est insignifiante. Cette verbalisation des clients est du reste inopérante hors des cadres de la prostitution classique, en particulier sur Internet avec une baisse de 45 % des verbalisations en 20205 (année des confinements liés au Covid-19). Le gouvernement propose également un « stage de sensibilisation à la lutte contre l’achat d’actes sexuels ». Depuis 2016, 720 hommes y ont participé. Et quand bien même bien plus d’hommes y participeraient, ces stages de réflexion individuelle ne seraient rien face à un gigantesque système, totalement indissociable du capitalisme et du patriarcat.
En un mot, la politique du gouvernement n’est que du marketing.
III. Comment faire dans cette société, « en attendant » ?
Quelles sont les autres propositions, dans un contexte où les milieux féministes s’emparent de ce sujet ?
Un travail comme un autre ?
Nous entendons de plus en plus parler de « travail du sexe » pour désigner la prostitution. Souvent, ce terme est défendu par des militantes féministes ou par le milieu de la gauche, comme une manière de ne pas stigmatiser les personnes concernées, de leur laisser la parole. Il est en général accompagné d’un vocabulaire entrepreneurial aseptisé : « TDS », « métier », « service », « prestations »… Mais cette expression est issue de lobbys et non de luttes de prostituées. Elle revient à nier le phénomène prostitutionnel de traite d’êtres humains, ou à le minimiser, laissant croire que les prostituées sont en majorité des femmes qui font un choix conscient, qu’il faut respecter. Cela est faux. De nombreux témoignages de femmes survivantes de la prostitution sont d’ailleurs ignorés par les lobbys pro-prostitution.
Nous nous opposons évidemment à toute discrimination et attaque sexistes contre les prostituées. Ces attaques sont l’expression particulièrement violente du sexisme de la société. Nous ne sommes en rien de ceux qui condamnent les femmes qui choisissent la prostitution : c’est bien leur droit, et leur choix.
Mais leur cas est celui d’une frange tout à fait marginale du système prostitutionnel dans son ensemble. Et même les choix individuels sont intégrés dans des dynamiques de société : ils en sont souvent même le reflet. Jusqu’où peut-on parler de choix « libre et éclairé », quand il n’existe pas d’autres solutions financières, quand on n’a pas trouvé d’autre travail, quand on est éduquée depuis l’enfance à être aux yeux des hommes un objet de satisfaction sexuelle ? Les expériences individuelles ne permettent pas de généraliser des raisonnements à l’ensemble de la société ; nous ne fondons pas notre politique sur la minorité, quand la majorité n’a pas le choix.
Une voie d’émancipation ?
Une forme de fatalisme misogyne reviendrait à dire que, puisque les hommes considèrent de toutes les manières que les femmes leur doivent des relations sexuelles, et que certains sont même prêts à les agresser pour cela, il n’y aurait pas de mal à, au moins, les faire payer. Puisque les femmes se font dans tous les cas harceler ou agresser au travail, autant directement devenir travailleuses du sexe, elles tireraient ainsi profit de leur oppression et retourneraient donc la domination en se prostituant.
Cette idée est d’un monstrueux cynisme.
Dans la réalité, la tarification des rapports sexuels n’inverse en rien la domination – ce qui par ailleurs ne serait pas la perspective la plus intéressante ! Face au patriarcat, certains proposent la tarification de toutes les relations entre femmes et hommes, du travail domestique jusqu’au « travail sexuel ». Cela revient à défendre la tarification du « travail gratuit » attribué aux femmes, sans remettre en cause la répartition de ce travail.
Au lieu de remettre en cause le patriarcat, l’idée même que les femmes doivent quoi que ce soit à leurs maris et aux hommes en général, au lieu de refuser les rapports misogynes et violents institutionnalisés dans la société, la proposition serait de monnayer ces derniers. Cette perspective n’est en rien d’émancipatrice. Elle n’empêche ni les violences dans le cadre de la prostitution, ni les abus.
Au contraire, nous voulons combattre le harcèlement et les agressions, pas les institutionnaliser. Considérer la prostitution comme « un travail comme un autre » revient à accepter qu’il y ait un patron (un proxénète) pour s’enrichir sur la prostitution des femmes. Cela veut aussi dire accepter qu’il est légal, normal, banal, qu’un homme achète des services sexuels. C’est à l’opposé de la société que nous voulons construire.
Abolo ?
La prostitution, notamment la question des lois, est dans les milieux féministes un sujet de débat, voire de clivage important. Nous pensons qu’il est important de discuter de ces questions, indépendamment du campisme entre « abolo » et « légalo », entre celles et ceux qui veulent interdire la prostitution, et celles et ceux qui veulent la réglementer.
Mettre fin à la prostitution comme une des pires expression de l’oppression des femmes dans la société ne passera jamais par la prohibition, par la criminalisation les prostituées. La prohibition, c’est renforcer la précarité, mettre les prostituées encore plus en danger, notamment en cas de violences, c’est priver les prostituées de moyens et d’aide pour sortir de la prostitution, en en faisant des criminelles. La faute revient pourtant bien à une société qui n’offre aucune perspective et à des hommes qui sont prêts à acheter du sexe. Nous voulons quant à nous construire une société dans laquelle aucune femme ne serait forcée à se prostituer. Voilà le sens de notre abolitionnisme, qui ne passera jamais par la prohibition.
Légalisation ?
Nous pourrions donc nous dire que la légalisation de la prostitution serait le moyen d’offrir de meilleures conditions de vie aux personnes prostituées, en réglementant la manière dont elle s’exerce. Pour nous cela n’est pas du tout la solution.
En réalité, dans les États réglementaristes, ce type de politiques a tendance à faire augmenter le nombre de clients, notamment du fait du tourisme sexuel. Ainsi, à Amsterdam, 80 % des clients de la prostitution sont des touristes. En Allemagne, qui a légalisé la prostitution en 2002, le chiffre d’affaires de la prostitution a été multiplié par quatre en une quinzaine d’années. Le pays est devenu le plus grand marché prostitutionnel d’Europe, avec quelque 400 000 prostituées et un million de clients, dix fois plus qu’en France.
La légalisation n’a rien changé au fait que les travailleuses du sexe y sont majoritairement des migrantes sans papiers. Le marché illégal n’a pas disparu, une large majorité d’entre elles, dans les salons comme dans la rue, sont victimes de la traite des êtres humains. Certes, la loi a donné aux prostituées un véritable statut professionnel. Mais elle a aussi dépénalisé le proxénétisme en créant un statut d’« entrepreneur du sexe » pour les gérants de bordels.
En fait, la réglementation de la prostitution va donc dans le sens des intérêts… des proxénètes. Eux sont dans la légalité, peuvent continuer leur activité, tirer une plus-value de la prostitution des autres.
Défendre la légalisation, permettrait peut-être d’améliorer les conditions de vie de la minorité de femmes qui choisissent la prostitution. Mais vers qui doivent se tourner toutes celles qui la subissent ? Vers ceux qui défendent que c’est un travail comme les autres, vers le gouvernement ou la police qui ne luttent en rien contre les réseaux, ou vers l’inspection du travail ? La traite d’êtres humains dans la prostitution n’est pas un problème annexe, une « dérive » : il est constitutif et indissociable du phénomène prostitutionnel. En tant que militantes et militants, défendre la légalisation telle qu’elle existe aujourd’hui, c’est-à-dire une politique qui ne fait aucune proposition pour les victimes de traites, c’est remettre sa confiance dans l’État bourgeois. Les États n’y ont d’ailleurs pas intérêt, tant ce marché présente pour certains pays une part importante de leur économie !
En France, c’est le Syndicat du travail sexuel (Strass) est l’une des principales voix qui s’élèvent pour la réglementation. Il dit dans son rapport d’activité 2021 : « Tout·e travailleur·se du sexe est légitime, et donc toute forme d’exercice du travail sexuel est légitime, que les expériences soient bonnes ou mauvaises. » Il propose de l’aide à se déclarer « autoentrepreneuses ». Malgré sa dénomination de « syndicat », l’activité du Strass ressemble davantage à celle d’une corporation, militant pour la reconnaissance de la prostitution comme business légal. Le Strass est affilié au Global Network of Sex Work Project (NSWP), lobby du système prostitutionnel. Il ne défend aucune revendication contradictoire à l’intérêt des proxénètes et des patrons du secteur.
Nos perspectives
Voilà comment la militante et dirigeante bolchevique Alexandra Kollontaï s’exprimait sur le sujet :
« La prostitution est avant tout un phénomène social ;elle est étroitement liée à la position nécessiteuse de la femme et à sa dépendance économique vis-à-vis de l’homme dans le mariage et la famille. Les racines de la prostitution sont l’économie. La femme est d’une part placée dans une position économiquement vulnérable, et d’autre part, elle a été conditionnée par des siècles d’éducation à attendre des faveurs matérielles d’un homme en échange de faveurs sexuelles – qu’elles soient données à l’intérieur ou à l’extérieur du mariage. C’est la racine du problème. »6
En tant que communistes révolutionnaires, nous luttons contre cette société qui encourage le commerce des corps. Non, combattre la prostitution ne revient pas à se positionner du côté de la prohibition hypocrite de l’Église catholique. Non, cela ne nous positionne pas aux côtés des États qui, comme la France, interdisent formellement la prostitution tout en en renforçant les causes, la précarité des femmes et la fermeture des frontières. Non, l’émancipation collective des femmes n’est pas dans la marchandisation des rapports sexuels.
Alors que faudrait-il faire pour mettre fin à la prostitution ?
Les États bourgeois sont incapables de régler le problème. La prostitution comme fait social ne disparaîtra pas sans ses bases matérielles.
La première est la misère. Pour que personne n’ait à vivre de sa prostitution, nous devons défendre des conditions de vie dignes pour tous et toutes, le droit au logement, à un salaire décent, à des services publics financés à hauteur des besoins, le partage du travail pour que tous et toutes aient accès à un emploi.
Voilà ce qui permettrait aux femmes de sortir de la prostitution : leur permettre, très concrètement et matériellement, de vivre d’autre chose. C’est ce que les bolcheviks avaient compris, eux qui, après la révolution de 1917, avaient mis en place un réseau de cliniques publiques pour traiter les maladies contractées dans la rue, notamment les MST, des dortoirs pour les sans-abris, et des programmes pour que les prostituées puissent se former à un métier.
La seconde base matérielle, ce sont les frontières. Leur fermeture est l’une des causes principales de la vulnérabilité des femmes face aux réseaux de prostitution. Tant qu’elles existent, les frontières mettent les migrants et migrantes à la merci des passeurs et des proxénètes qui travaillent pour le compte des patrons de l’industrie du sexe. Dans un contexte actuel qui va vers de plus en plus de politiques racistes et de fermeture, nous devons défendre la liberté de circulation et la régularisation de tous et toutes les sans-papiers.
Les parcours migratoires sont divers, mais ils répondent tous à un droit fondamental de l’être humain, qu’il s’agisse de fuir la misère, la guerre, la répression politique, les dictatures… Les États impérialistes sèment la guerre et la mort partout dans le monde, menant des millions de personnes à se déplacer, comme en République démocratique du Congo, en Ukraine, en Palestine et ailleurs. Ces réfugiés sont parqués dans des camps, des prisons à ciel ouvert, par les gouvernements qui les forcent à fuir. Ce que les racistes appellent la « question migratoire » est la conséquence d’un système qui ne provoque que guerre et misère, à la recherche du profit. Régler cette fameuse question, ce serait détruire ce système pour en construire un autre, débarrassé de l’exploitation et de l’oppression.
Conclusion
Nous portons au quotidien des mesures d’urgence, comme la régularisation de tous les sans-papiers, le partage du temps de travail ou la réquisition de tous les logements vides. Nous les défendons par exemple dans les manifestations contre le racisme et l’extrême droite.
Elles sont urgentes, car c’est le seul moyen pour que cesse la machine à broyer du système prostitutionnel. Il faudra les imposer, par des luttes collectives de toute notre classe, car rien n’est jamais donné par le système capitaliste.
C’est bien toute notre classe qui doit s’emparer de cette question, car elle nous concerne tous et toutes. Non seulement l’aliénation des corps et des vies de la moitié de l’humanité est moralement inacceptable, et la prostitution est l’une des expressions les plus dégueulasses de ce que produit ce système. Mais surtout, le patriarcat et tous ses relais iront toujours à l’encontre des intérêts de la classe exploitée. Ce système est un poison pour la classe ouvrière, un outil pour la diviser et mieux l’exploiter.
Pour atteindre l’émancipation totale, pour en finir avec la prostitution et le patriarcat, c’est tout le système capitaliste qu’il faut renverser.
- Lettre consultable en ligne : https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/sites/efh/files/2024-05/Miprof-Observatoire-national-des-violences-faites-aux-femmes-Lettre-prostitution-2024_2.pdf ↩︎
- Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) ↩︎
- https://www.senat.fr/rap/r22-852/r22-85217.html#:~:%20text=L’%C3 %C2 %A0 %A2ge%20moyen%20d’entr%C3 %C2 %A0 %A9e,%20au%20cours%20de%20leur%20minorit%C3 %C2 %A0 %A9 ↩︎
- https://www.lejdd.fr/Societe/Prostitution-qui-sont-les-clients-639086 ↩︎
- https://www.senat.fr/rap/r22-852/r22-85217.html#:~: text=En ↩︎
- Elle continue ainsi :
« Le pourquoi de l’attitude ambiguë des gouvernements de tous les pays à l’égard de la prostitution doit être recherché précisément dans ce point de vue de classe, dont cette question sociale est elle aussi totalement imprégnée. Condamnée par la religion, punie par la société et même par la loi, la prostitution n’en est pas moins non seulement tolérée, mais encore réglementée par l’État. Déclarée nécessaire pour la satisfaction des besoins sexuels naturels des hommes, la prostitution, depuis la formation de la société de classes, est devenue, sous une forme ou sous une autre, un “paratonnerre contre la débauche” la garantie des principes familiaux et la gardienne de la vertu des “honnêtes” bourgeoises. »
« Dans l’intérêt de la sauvegarde de la famille bourgeoise, pépinière d’héritiers du capital, le commerce du corps féminin est encouragé, mais du point de vue de la “morale officielle”, il est condamné sévèrement et sans indulgence ; et pour conserver à ses propres yeux le prestige de sa “haute pureté morale”, la société bourgeoise s’empresse d’accuser les prostituées d’outrager son apparente vertu, et empoisonne par tous les moyens l’existence déjà pas si drôle de ces malheureuses “prêtresses du vice”. » ↩︎