La montée de l’extrême droite dans le monde multiplie les attaques sexistes, LGBTphobes : quelles ripostes face à l’offensive réactionnaire ? [Topo WEF Mars 2025]

Les droits des femmes sont remis en cause dans certains pays sous la pression de l’extrême droite, alors que dans d’autres, il y a des victoires. La régression des droits crée-t-elle les conditions de mouvements ? Ces mouvements, quels liens ont-ils avec la classe ouvrière ?

Introduction

Le 8 mars dernier, à l’occasion de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes, 300 000 personnes ont manifesté partout en France, dans un contexte où les violences sexiste et sexuelles sont mises en lumière par une succession d’affaires : le procès Pélicot sur la soumission chimique, le procès de Christophe Ruggia sur les violences sexuelles dans le cinéma. Le sexisme est présent dans absolument toutes les sphères de la vie des femmes : au travail, en famille, dans la rue, peu importe le milieu social.

Dans les manifestations, ont été scandés des mots d’ordre contre les violences sexuelles, ainsi que des mots d’ordre de solidarité avec le peuple palestinien.

A Paris, des collectifs d’extrême droite comme Nemesis ou Nous vivrons ont tenté d’entrer dans la manifestation, protégés par la police, mais ont été repoussés par les manifestants, et à raison. Dans certains pays, sous la pression de l’extrême droite, les droits des femmes sont remis en cause, mais ces dernières années ont aussi été marquées par des mouvements féministes importants, capables parfois de faire trembler des régimes entiers, comme le fit le mouvement Femmes, vie, liberté en Iran en 2022.

I- Etat des lieux des attaques contre les droits des femmes

Alors que nous célébrons les cinquante ans de la loi Veil, ces dernières années ont été pavées d’attaques sexistes et LGBTphobes.

Ce qui se passe aux Etats-Unis, première puissance impérialiste mondiale, a évidemment un impact important sur le reste du monde. A l’annonce de la réélection de Trump, les réseaux sociaux de ses soutiens se sont colorés du slogan : « Ton corps, mon choix ». L’expression est une reprise du slogan des années 1960 « Mon corps, mon choix » qui réaffirmait le droit des femmes à disposer de leur corps. Immédiatement après sa prise de pouvoir, Trump a mis en place des décrets s’attaquant au droit des femmes et des LGBT. Il s’est tout d’abord servi de fallacieuses caractérisations biologiques pour en faire des catégorisations et réaffirmer violemment les genres dans la société capitaliste. Dans cette lignée, Trump a suspendu tous les financements gouvernementaux à l’aide à la transition de genre, et a interrompu le financement des établissements de santé qui pratiquent certains actes de chirurgie ou de traitement chimique comme les bloqueurs de puberté. Il a justifié ces décrets par le fait que les fonds fédéraux ne devaient pas être utilisés pour promouvoir « l’idéologie de genre ou le délire transgenre ». La chasse aux politiques d’inclusivité a également lieu dans les sphères les plus surprenantes. Le gouvernement américain a demandé la suppression des photos et des références liées au bombardier Enola Gay, qui largua la bombe atomique sur le Japon. Pour dissocier les Etats-Unis du massacre de centaines de milliers de Japonais ? Oh que non ! Le nom, Enola Gay, risquait selon lui de faire la promotion de l’homosexualité. On marche sur la tête.

En Argentine, Milei, comme son comparse américain, déchaîne sa haine sur tout ce qu’il considère comme du « wokisme ». Il a déclaré au forum de l’économie de janvier 2025, que l’idéologie de genre constituait une maltraitance des enfants. Il a ensuite comparé l’homosexualité à la pédophilie. A propos des femmes, Milei ne fait pas non plus dans la dentelle. Dans ce même forum il a annoncé vouloir supprimer la notion pénal de féminicide. Incorporé en 2012 au code pénal argentin, la notion de féminicide considère comme circonstance aggravante, passible de la perpétuité, l’homicide d’une femme relevant de la violence de genre, c’est-à-dire tuée pour sa condition de femme, car elle est une femme. Le code pénal considère également les questions de religion ou d’orientation sexuelle comme des circonstances aggravantes. Il a dès son investiture en décembre 2023 démantelé le ministère des Affaires féminines laissant de nombreuses victimes de violences sexistes et sexuelles sans aucun soutien institutionnel qui bien qu’insuffisant, avait le mérite d’exister.

C’est dans le contexte de ces offensives réactionnaires que l’on observe une montée des communautés antiféministes. La communauté des incels, les célibataires involontaires en français, est une communauté évoluant sur internet avec ses propres influenceurs. Elle est composée d’hommes qui théorisent que leur célibat est dû à une fatalité génétique. Les femmes ne sont biologiquement attirées que par un certain type d’homme, les mâles alphas, les bad boys. Eux, les hommes « normaux », « gentils », se trouveraient délaissés et souffriraient de misère sexuelle, par la faute des femmes. A travers une vision sexiste des rapports sociaux, les incels partagent nombre d’idées masculinistes. Il s’agit de correspondre aux caractéristiques de la virilité : une mâchoire carrée, une grande taille, une barbe abondante qui correspondrait au goût monolithique des femmes. Toutes ayant les mêmes attraits. L’idéologie incel, qui a déjà mené à des tueries de femmes, recoupe les idées d’extrême droite.

II- Sous couvert de féminisme…

Mais toutes ces attaques ne se font pas au nom de la misogynie, certaines se cachent et se couvrent d’un vernis féministe. Là où dans certains pays le capitalisme a su concéder la pleine égalité bourgeoise aux femmes et démanteler la législation répressive envers les LGBT, les attaques se font donc au motif d’un supposé progressisme, bien qu’il n’en soit rien. En surfant sur les idées féministes qui ont réussi à labourer en profondeur les mentalités sur une partie du globe, la droite, l’extrême droite et tous les courants réactionnaires tentent une percée.

Le gouvernement Trump a donc voté un nouveau décret qui dénonce la possibilité pour les hommes s’identifiant comme femme d’accéder à des espaces et des activités non mixtes conçus pour les femmes, comme des centres d’accueil pour femmes victimes de violences conjugales ou le sport féminin, désormais interdit aux femmes transgenres. En visant les femmes transgenres, Trump fait passer sa transphobie pour une forme de féminisme. Hypocrite quand on le voit fonder sa campagne présidentielle sur les idées masculinistes, que son précédent mandat a permis la révocation de la protection constitutionnelle du droit à l’IVG et que lui-même a été condamné en 2023 pour agression sexuelle. Trump grand défenseur des femmes, quelle farce !

Ces dernières années, à l’heure où Marine Le Pen se déclare sensible à la cause des femmes, on observe la montée de courants se réclamant du féminisme, mais profondément réactionnaires, notamment qui s’opposent à la reconnaissance des femmes trans. L’un des plus visibles est celui des « femellistes », un terme inventé par Dora Moutot, qui ne sont effectivement pas féministes. Ce terme, qui assimile les femmes à des « femelles » et les hommes à des « mâles », révèle un essentialisme biologique rigide et excluant. Ce courant prétend s’opposer au « transactivisme » et à une supposée « idéologie trans », qu’il décrit comme une menace pesant sur les droits des femmes.

Les « femellistes » défendent l’idée que les femmes trans resteraient des hommes et chercheraient à s’infiltrer dans les espaces féminins pour y imposer la domination masculine, en ciblant notamment les lieux non mixtes comme les prisons, les refuges pour femmes victimes de violences ou encore le sport féminin. Par les réseaux sociaux mais aussi par les programmes scolaires notamment les cours d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, l’idéologie trans tenterait d’influencer les enfants.

Sur le plan médiatique et politique, ces militantes comme Dora Moutot ou Marguerite Stern, ancienne femen, ont trouvé un écho dans les médias de droite et d’extrême droite (Le Point, Sud Radio, etc.), au point où Marguerite Stern a été invitée à l’université d’été du parti d’extrême droite Reconquête d’Eric Zemmour. Ce rapprochement entre ce féminisme et l’extrême droite ne doit rien au hasard : il s’appuie sur une vision essentialiste des femmes, un rejet teinté de complotisme d’un prétendu « lobby transactiviste » et une critique réactionnaire du genre. On les appelle les « trans-exclutionary radical feminist », ou Terf. A travers les médias, en utilisant des méthodes réactionnaires qui exagèrent la réalité de la transidentité et le présentent comme un danger pour les cercles féministes et pour les femmes en général, ces courants reproduisent les logiques de l’extrême droite sur l’immigration et les théories réactionnaires du grand remplacement.

D’ailleurs ces théories ne sont pas en reste avec l’émergence des courants femonationalistes. Représenté par le collectif Nemesis en France, ce courant fait, sous couvert de féminisme, porter aux immigrés en général et aux musulmans en particulier la responsabilités des violences sexuelles et sexistes. Ces femmes disent défendre les femmes occidentales, elles oublient volontairement donc toutes une partie des femmes victimes de violences et servent de caution féministe aux politiques autoritaires, racistes, et islamophobes. Le patriarcat et le capitalisme pourtant à la base de l’exploitation et de l’oppression des femmes sont évacués au profit d’une vision xénophobe, identitaire.

Alors même que les violences sexuelles et sexistes sont présentes dans toutes les couches de la société, ces nationalistes réactionnaires présentent cela comme le fait d’hommes étrangers dangereux uniquement pour les femmes occidentales. C’est ce groupe et leur combat qui sont félicités par Bruno Retailleau en janvier 2025. Nemesis se sert des combats féministes pour défendre des intérêts qui ne sont pas les nôtres mais ceux de la bourgeoisie qui en effet a tout intérêt au maintien du patriarcat, du racisme et du nationalisme.

La présence d’un réactionnaire comme Retailleau au gouvernement n’indispose pas Macron qui avait pourtant fait de l’égalité homme-femme « la grande cause de son quinquennat ». Les féministes à la Macron, comme Marlène Schiappa et Frédérique Vidal, se contentent de faire des enquêtes constatant les inégalités entre les hommes et les femmes, la perpétuation des violences conjugales, transphobes ou encore homophobes. Mais leur conclusion reste une leçon de morale aux hommes : il faudrait apprendre à mieux se comporter, alors qu’aucune contrainte n’est mise en place pour imposer aux patrons une réelle égalité salariale et des moyens réels et suffisants pour accueillir des femmes victimes de violence, en sus d’une politique anti-ouvrière qui, de fait, aggrave les conditions de vie et de travail des femmes du monde entier. De surcroît, c’est dans ces gouvernements que le féminisme est instrumentalisé dans la marche à la guerre.

Quand en 2001, les Etats-Unis et ses seize pays alliés dont la France bombardent l’Afghanistan des Talibans, c’est en prétendant vouloir défendre le droit des femmes et instaurer un pouvoir démocratique face au terrorisme. Pourtant, les Talibans étaient les alliés de la veille contre l’URSS. Finalement, ces pays s’accommodent du retour du régime taliban en 2021, alors même que les mesures liberticides s’enchaînent en Afghanistan. En mars 2024, la suppression du ministère des Affaires féminines, censé démontrer que le régime des Talibans fait du sort des femmes une préoccupation, est actée et ses locaux saisis par le ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice, la police des mœurs du régime. En août 2024 une loi inspirée de la charia est promulguée et édicte des obligations et des interdits pour les femmes, notamment l’interdiction de chanter ou de réciter de la poésie en public. En décembre des arrêtés d’interdiction pour les femmes de se montrer par la fenêtre sont pris. Ce sont des pas supplémentaires dans l’invisibilisation des Afghanes qui ne peuvent plus étudier au-delà du primaire, aller dans les parcs, les salles de sports, les salons de beauté, conduire une voiture ni quasiment sortir de chez elles sans chaperon. Les 28 millions d’Afghanes sont donc emprisonnées chez elle pour le seul crime d’être des femmes. Si ces mesures d’apartheid sexiste sont mises en place sous couvert de religion, c’est que le sexisme règne en maître sur la planète. Depuis son retour en 2021, le régime taliban a trouvé sa place dans un ordre international dans lequel il n’est pas contesté, les liens diplomatiques sont noués et les signatures de contrats avec les pays occidentaux pleuvent. Mais les femmes en paient le prix fort. Par intérêt économique, par racisme, par volonté d’un rapport de force en leur faveur, les bourgeoisies occidentales n’hésitent pas à se frotter les pieds sur le tapis du féminisme.

D’où l’intérêt de proposer notre politique au sein de combats féministes. Ne tombons pas dans le piège des voies de garages ou du racisme le plus crasse.

III- Le genre et le lien à la société

Pourquoi les capitalistes attaquent-ils les LGBT et les femmes ? Quel intérêt pour ce système de maintenir les oppressions de genre ?

Le genre prend ses racines dans l’organisation de la société et ses conditions matérielles. La division sexuée du travail a impliqué une différence de traitement entre les hommes et les femmes puis a été appuyé par le capitalisme pour diviser les travailleurs entre eux. Mais cette différence de traitement ne se fait pas uniquement sur des facteurs culturels, ou liés à une identité individuelle ou encore moins à des divergences biologiques. S’il n’existe pas de sociétés primitives indifférentes aux sexes des individus, les capitalisme a lui créé les conditions de disparition des rôles sociaux dans le travail, une société où les différences de sexes n’auraient pas de signification sociale. Notamment en faisant accéder les femmes au travail indifférencié et producteur de plus-value, le capitalisme a permis à tous les genres de faire tous les boulots. Seulement ceux-ci sont liés aux normes sociales. Le travail de secrétaire a longtemps été considéré comme un travail prestigieux, intellectuel et réservé aux érudits, c’était une vraie position de bras droit du patron. Puis à la fin du XIXe siècle, les femmes reprennent cette position pour remplir les besoins de main d’œuvre. Le secrétaire devient la secrétaire et la vision du métier devient celle qu’on appelle « Mon petit », cantonnée au service du café, à la prise d’appels et à la tenue de l’agenda. Prouvant donc que la division du travail en tant que tel n’est pas le fruit d’une bipartition qui serait objective, en dehors de toute société, naturelle. Le genre est constitutif des sociétés humaines, et encore plus des classes dans lesquelles on associe des différences biologiques à des rôles sociaux déterminés. Mais tant que la mise à mort de l’exploitation ne sera pas effective, les sociétés humaines continueront à renforcer ces divisions.

Pourquoi ces divisions servent-elles le capitalisme ? Comment les met-il en place ?

L’attaque de toutes les personnes non hommes ou non perçues comme tels, permet d’imposer un ordre social violent, en donnant à l’homme cisgenre hétéro une place, même seulement symbolique, plus importante qu’aux minorités (qui, mises bout à bout, sont très nombreuses, on parle de plus de la moitié de l’humanité), le patriarcat lui intime la volonté de maintenir l’ordre établi pour garder sa position dominante, ce qui participe à la diminution de la conscience de classe et permet en retour de tirer vers le bas les conditions de vie et travail de toutes et tous. Là où les discriminations et l’oppression sont lancées par le haut à travers des attaques et des lois, la réalité de nombreux jeunes LGBT est d’être mis à la rue, plongés dans la précarité la plus totale, obligés d’accepter des conditions de travail désastreuses pour pouvoir tenter de survivre. En Europe, 17 % des personnes LGBTI se sont déjà retrouvées sans domicile, contre 4 % de la population générale. L’exploitation capitaliste repose sur la mise en concurrence des travailleurs. Les femmes et les LGBT sont plus touchés par la pauvreté, le chômage et deviennent une population corvéable à merci. En impulsant des politiques LGBTphobes et sexistes, le combat est détourné, la colère s’établit contre le wokisme, les femmes, les personnes trans ou homosexuelles. Lutter uniquement contre l’hétéronormativité n’est pas viable : la remise en question du cadre normatif cisgenre heterosexuel sans faire un lien avec le capitalisme c’est surtout ne pas poser la question de qui va changer la société, qui peut remettre en question ce cadre-là et dans quelles conditions.

C’est aussi au sein de la famille que le patriarcat se perpétue. Dans un modèle familiale bourgeois, tel qu’il est imposé par la bourgeoisie, la femme ou la jeune fille apprend dès son plus jeune âge à avoir une position subalterne, un rôle social défini. Combien de personnes socialisées comme des femmes ont rencontré des amis, des partenaires socialisés comme des hommes qui ne savaient pas comment fonctionne une machine à laver ? Si la famille est le noyau, la forme nucléaire qui instaure les bases de la socialisation des rôles, elle rend acceptable, normal, les mêmes rapports à l’échelle de la société.

Et ces rôles imposés, socialement construits, s’inscrivent dans la lignée d’un contrôle social du corps. Il s’agit donc de correspondre précisément à ce que la société capitaliste attend de chacun. Toute cette rhétorique permet de mettre en avant l’idée que la société décide de qui tu es, elle peut te faire rentrer dans des carcans, elle a la capacité matérielle de t’obliger à être qui elle veut que tu sois. Le contrôle social des corps sert le capitalisme, par la mise au pas qu’il entraîne mais aussi parce qu’il peut être poussé plus loin. Pour ce qui est des idées masculinistes : si un homme idéal est un homme musclé, barbu, etc., c’est car c’est aussi un homme qui peut protéger sa famille, sa femme et ses enfants, mais aussi sa nation, les siens au sens large. Ces politiques nationalistes entraînent la division entre les travailleurs, ce sont des politiques pro-capital. Et on peut voir la même chose dans le rapport au corps des femmes. Le contrôle du corps des femmes c’est pouvoir déterminer une nouvelle génération d’enfants, une génération qui répondra aux attentes du capitalisme, une génération de chair à canon ou de chair à patron. Et cela à travers des politiques natalistes, des campagnes de publicité mais aussi des fermetures de centre d’IVG, des contraceptifs payants, les difficultés d’accès aux inséminations artificielles, etc.

IV- Les mouvements féministes qui font trembler des régimes

41 % des femmes dans le monde vivent dans des pays où le droit à l’avortement est inexistant ou extrêmement restreint. Même dans les pays où l’avortement est légal, de nombreux obstacles peuvent le rendre impossible : coût élevé, délais d’attente trop longs, dans certains pays il faut l’accord des parents, une clause de conscience peut permettre aux médecins de ne pas le pratiquer (en Italie : 71 % des médecins l’utilisent, entraînant, selon des ONG, 50 000 avortements clandestins). Même dans les pays dits développés, la bourgeoisie est incapable de garantir aux femmes des droits élémentaires. Aucun droit n’est garanti sous le système capitaliste : le manque de moyens dans les hôpitaux et le poids du patriarcat empêchent l’accès libre et gratuit à l’avortement.

Au Mexique, le mouvement féministe a obtenu l’avortement légal dans environ la moitié des Etats, jusqu’à douze semaines de grossesse, malgré la vive opposition de l’Eglise catholique. Le 6 septembre 2023, la Cour suprême a déclaré inconstitutionnels les articles qui pénalisent l’avortement. Pourtant, un rapport de Human Rights Watch alerte sur les obstacles qui persistent : le refus ou le retard des prestataires de soins, la rétention d’informations pour les femmes demandant l’avortement, la remise en question de la véracité des déclarations des survivantes de violences sexuelles, la soumission des femmes à des mauvais traitements, etc. Il est nécessaire de lutter pour rendre libre et gratuit l’accès à l’avortement, ce qui implique des moyens à la hauteur des besoins notamment dans les hôpitaux.

Malgré toutes les offensives réactionnaires, on assiste à des mouvements de contestation sur la question des droits des femmes, et pas uniquement dans les pays capitalistes avancés. En 2022 : en Iran, en Turquie, au Mexique contre les féminicides…

En Amérique Latine, où les taux de féminicides sont particulièrement élevés, une vague verte émerge dans les années 2015 pour protester contre les violences faites aux femmes. Argentine, Pérou, Mexique… à la suite du mouvement, en 2020, l’avortement jusqu’à 14 semaines de grossesse a été légalisé en Argentine

Un peu partout dans le monde, on observe de nombreuses avancées pour les droits des femmes. En voici une liste non exhaustive rien que pour l’année 2022 :

  • La Colombie a dépénalisé l’avortement au cours des 24 premières semaines de grossesse.
  • L’Allemagne, les Pays-Bas et l’Espagne ont supprimé certaines restrictions d’accès à l’avortement.
  • L’Espagne définit dans la loi qu’un rapport sexuel sans consentement est un viol (« No es no »).
  • En République démocratique du Congo, la loi Mouébara a été adoptée pour lutter contre la violence domestique et la violence à l’égard des femmes.
  • Au Zimbabwe, une législation interdisant les mariages précoces et d’enfants a été introduite.

Mais les luttes pour l’émancipation des femmes portent en elles des enjeux qui concernent l’ensemble de la société, et peuvent parfois mobiliser des pans entiers de population, jusqu’à faire trembler des régimes. Comment des revendications spécifiques au droit des femmes peuvent faire un tel levier ? Le mouvement Femme, vie, liberté qui a mené à un contexte d’insurrection en Iran en 2022 en est un bel exemple.

A- Contexte du mouvement

Au cours du XXe siècle, l’Iran a vu se succéder des dictatures militaires. La révolution iranienne de 1979 a renversé le dernier monarque, mais c’est un nouveau régime dictatorial qui le remplace avec une république islamique, la dictature des mollah, aujourd’hui dirigée par le guide suprême Ali Khamenei, qui s’appuie sur un groupe militaire : le corps des gardiens de la révolution islamique, et notamment la police des mœurs pour contrôler la population, imposant par exemple le port du voile pour les femmes. Masih Aline Jad, une militante féministe exilée écrit : « Le port du voile obligatoire est un outil pour la république islamique pour opprimer et contrôler toute la société au travers des femmes. » La police des mœurs patrouille dans les rues, réprimant chaque personne qui ne se soumettrait pas à la loi islamique. C’est un vrai pilier de la dictature parce que ça permet de contrôler l’ensemble de la population, sur des bases cléricales et patriarcales. Cette police exerce une pression constante sur l’ensemble de la population iranienne, s’appuyant sur la religion pour mater toute forme d’opposition à l’ordre établi et inspirer la crainte. Les religions sont des créations humaines, que les exploiteurs utilisent notamment pour justifier l’oppression des femmes et l’exploitation de tous les travailleurs : trime toute ta vie, et si tu ne te révoltes pas, si tu acceptes ta condition, tu auras une récompense dans l’au-delà.

Les premières manifestations se déclenchent à la suite de la mort de Mahsa Amini, jeune femme originaire du Kurdistan iranien, en voyage à Téhéran pour rendre visite à sa famille. Elle est arrêtée le 13 septembre 2022 par la police des mœurs pour « port de vêtements inappropriés » alors qu’elle était avec son frère à l’entrée d’une station de métro. Alors que la police assure à son frère qu’elle ressortira vite, elle meurt à l’hôpital des suites des blessures qu’ils lui ont fait subir. Dès le 18 septembre, des manifestations sont organisées à Sanandadj où de nombreuses femmes enlèvent leur hijab, voire même le brûlent en signe de protestation, et à Téhéran, la capitale, de nombreuses étudiantes scandent « Femme ! Vie ! Liberté ! » inspiré d’un slogan féministe kurde, et « Mort au dictateur ! » Les manifestantes ne revendiquent pas un changement législatif sur le port du voile, elles ne demandent pas à dialoguer. Non, dès le début, elles ciblent le régime, appelant à renverser la dictature. Khamenei prend la parole, sentant le roussi : « La mort de cette jeune fille est regrettable mais ne justifie pas les manifestations. Les manifestantes sont une menace pour la république islamique. » A raison, rapidement, les hommes les rejoignent, et c’est l’ensemble de la société qui se met en branle. Les manifestations se multiplient dans tout le pays et deviennent quasi quotidiennes, inédit depuis 1979. Ces manifestations sont radicales, profondément politiques et directement opposées à l’appareil d’Etat. C’est le début du mouvement. Comment un événement qui touche spécifiquement les femmes aboutit à une situation d’insurrection ?

B- Développement du mouvement

En Iran, la répression tente de mater la révolte. Les affrontements entre la police et les manifestants sont constants, et parfois, la police doit reculer. Un manifestant raconte : « Nous étions désarmés, mais nous étions plus nombreux. » L’Etat iranien commence alors à tirer à balles réelles sur la population. Durant les quatre premiers mois de révolte, 522 personnes sont tuées dont 44 enfants. Des manifestants se font arrêter, torturer, violer, tuer. Mais chaque cérémonie de deuil devient l’occasion d’un rassemblement contre le régime, Khamenei n’a fait que mettre de l’huile sur le feu.

La diaspora iranienne participe à relayer la mobilisation : cinq à huit millions d’Iraniens vivent hors du pays, et relaient majoritairement la mobilisation (manifestations à Toronto, Melbourne, Berlin, etc.).

Le 27 septembre, le conseil d’organisation des travailleurs contractuels du pétrole avertit le gouvernement que si la répression contre les manifestants se poursuit, il appellerait à la grève, une décision qui pourrait paralyser un secteur majeur de l’économie iranienne.

C- Des solidarités malgré la ségrégation

Ce mouvement ne sort pas de nul part, et le fait qu’une partie de la classe ouvrière se saisisse du mouvement n’est pas anodin. Plusieurs mouvements sociaux notamment contre la vie chère ont déjà fait émerger la colère contre le régime en 2017 et en 2019, les travailleurs occupant une place déterminante dans l’issue de ces mobilisations, par leur grève.

Pourtant, Khamenei s’appuie sur la ségrégation entre les différentes ethnies d’Iran. Arabes, Kurdes, Perses, Turcs, Baloutches, etc. La ségrégation raciale et religieuse pourrit le pays, renforcée par la république islamique pour diviser la population. Elle permet de surexploiter certaines parties de la population, tirant vers le bas l’ensemble de la société. Un travailleur arabe exilé de l’aciérie, Meysam al-Mahdi, raconte : « Nous les Arabes avons toujours été traités de voleurs en Iran. On est présenté comme dangereux, ce qui crée un véritable mur entre la ville et les quartiers pauvres en périphérie, majoritairement arabes, avec beaucoup de chômage. Le système joue sur la division entre ethnies, genres, âges, tout ce qu’il trouve. A l’usine, ils accordent des avantages spécifiques et individuels ; les contremaîtres mènent un enfer en particulier aux femmes. Le mouvement ouvrier doit répondre aux oppressions de genre, d’ethnie, sous peine d’en mourir. »

En 2022, l’insurrection iranienne y répondit avec force. A Shadi, une région du pays extrêmement pauvre où vit une grosse partie de la minorité baloutche, la population prend la rue pour rejoindre le mouvement, révolté par le viol d’une adolescente par un commandant de police. Pour les réprimer, la police utilise des snipers. Une centaine de personnes est assassinée, 300 se font blesser. Ce massacre, quinze jours après la mort de Mahsa Amini, reste dans les mémoires comme le « vendredi sanglant ». Mais plutôt que de se résigner, la population a continué à manifester, chaque vendredi, bravant courageusement la répression meurtrière. Mais toutes les ethnies d’Iran se sont insurgées et solidarisées des baloutches victimes du vendredi sanglant. « From Sanandaj to Zahedan, you’re very dear to us », on tient à vous, vous nous êtes chers.

D- La place de la jeunesse

Les étudiants, engagés massivement depuis le début du mouvement, s’organisent aussi au sein de leur université. Ils amplifient la mobilisation, lui donnent de l’élan. Il y a même des écolières qui se joignent aux manifestations. Mais Khamenei n’hésite pas à les réprimer elles aussi. La police cible celles qui participent au mouvement et lance du gaz toxique dans l’établissement. On recense 230 attaques chimiques dans des écoles pour filles jusqu’en avril 2023, empoisonnant 5 000 écolières. Si le régime cible particulièrement la jeunesse dans la vague de répression, c’est parce qu’il craint, à raison, que la jeunesse aspire à un tout autre avenir que l’oppression et l’exploitation qu’il lui propose.

E- La place de la classe ouvrière

La classe ouvrière n’a pas été en reste dans le mouvement. Le 9 octobre, une grève est lancée par le personnel pétrochimique à Asalouyeh, au sud-est de l’Iran, se joignant au mouvement. Le 10 octobre, la grève s’étend dans le secteur pétrolier, entraînant quelques milliers de travailleurs des raffineries à Abadan dans l’ouest, et à Kengan au sud. Le gouvernement est terrifié, et à raison : en 1979, la grève des ouvriers du pétrole, secteur industriel central pour la bourgeoisie iranienne, avait abouti au renversement du régime du chah.

Mais en 2022, le mouvement de grève ne prend pas la même ampleur qu’en 1979. Cela s’explique notamment par les attaques importantes contre la classe ouvrière dans les années 1990, précarisant massivement les salariés, en multipliant les contrats type CDD et intérim. Les femmes sont les premières touchées par la violence sociale et la précarité de l’emploi. De nombreux syndicalistes sont harcelés, arrêtés, licenciés et emprisonnés pour « sabotage économique ». Les organisations syndicales indépendantes de l’Etat ne sont pas reconnues. Plus de la moitié des Iraniens vivent sous le seuil de pauvreté, alors que l’Iran est la quatrième réserve de pétrole mondiale et la deuxième réserve de gaz.

F- Le régime des mollahs déstabilisé

Des arrestations massives conduisent à l’interpellation de 20 000 personnes. En décembre 2022, les tribunaux font usage de la peine de mort contre les manifestants. En six mois, sept jeunes hommes sont pendus. Des manifestants sont enfermés dans des prisons. Et même dans ces prisons, des révoltes éclatent. Le même 9 octobre, à Racht, la prison Lakan est incendiée par des opposant au régime. Lors de cet incendie, dix prisonniers meurent par balles. Dans la nuit du 15 octobre, la prison d’Evin contenant de nombreux manifestants arrêtés est incendiée.

Avec le slogan : « Down with tiranny, corruption, poverty and justice », l’Etat s’affaiblit.

Le mouvement a pris tellement d’ampleur qu’au sein même de la police des mœurs des agents ont commencé à refuser de s’en prendre aux manifestants. Le procureur général de l’Iran, Montazeri, annonce l’abolition de la police de la moralité le 4 décembre 2022. L’annonce est rapidement démentie par la télévision d’Etat, qui affirme que ce pouvoir appartient au ministre de l’Intérieur et non au procureur général. Symptomatique d’une panique intestine au régime.

En novembre 2022, alors que les manifestations commencent à faiblir du fait de la répression, certains opposent des actes symboliques de défiance vis-à-vis des autorités religieuses en retirant et en laissant tomber le turban des mollahs.

Trois jours de grève sont observés chez les commerçants qui ferment le bazar de Téhéran, alors même que ces commerçants appartiennent aux couches traditionnelles de la société iranienne et sont proches du régime des mollahs. Symptomatique que le cœur même de la dictature est gravement atteint.

G- Aujourd’hui

Du fait de la répression sanglante, et de l’absence d’organisations ouvrières capables d’y faire face, l’insurrection en Iran n’a pas abouti à une révolution, mais le régime a été fortement déstabilisé. La société entière a été marquée par ce mouvement et les mollahs en tremblent. Encore aujourd’hui en Iran, l’Etat continue de réprimer avec violence la population. La police dissimule ces crimes et intimide les familles des victimes. En avril 2024, les autorités iraniennes ont lancé une nouvelle campagne de répression, le plan Noor, multipliant les patrouilles de la police des mœurs. L’usage de la peine de mort a doublé. Bref, ils sont terrifiés.

La bourgeoisie iranienne exploite sans merci les travailleurs et les travailleuses, s’appuyant sur toutes les divisions possibles – ethniques, religieuses, sexistes – pour justifier la surexploitation de pans entiers de la société, tirant ainsi vers le bas les conditions de vie de l’ensemble de la population.

Partie d’une question concernant les droits des femmes, la colère s’est directement tournée contre la dictature des mollahs et a embrasé toute la société iranienne. Ce mouvement a eu tout un tas de limites qui ont fait que l’insurrection n’a pas abouti à une révolution, mais il a permis de déstabiliser fortement les différentes formes de ségrégation, dans une lutte unifiant les travailleurs et les travailleuses, enjeu de taille. Si seule la classe ouvrière peut diriger la transformation de la société, elle ne peut y parvenir qu’en étant unie et en s’étant affranchie le plus possible des idées réactionnaires.

Mais l’absence de parti ouvrier pour les organiser a été décisif dans l’issue du mouvement. De par leur place dans le système de production, les travailleurs sont les seuls à pouvoir faire plier la bourgeoisie, par la grève, et cette lutte contre l’exploitation porte en elle l’émancipation de tous les opprimés.

Conclusion

Nous apportons notre soutien à tous les combats contre l’homophobie, la transphobie, le sexisme ou le racisme sous toutes ses formes. Mais nos perspectives ne consistent pas à se dissoudre dans celles de ceux qui croient que l’émancipation des femmes et des personnes LGBT peut se faire sous le capitalisme.

Les révolutionnaires doivent mener tous les combats mais de façon à faire progresser la conscience de classe et l’organisation des travailleurs et des travailleuses ensemble. Lutter contre les comportements sexistes, homophobes, transphobes dans la classe ouvrière, c’est faire avancer le combat et renforcer notre camp. Cela fait partie du combat quotidien pour l’unité de la classe ouvrière.

Si certains se révoltent contre cette société en constatant son incapacité à faire progresser les droits des LGBT et à combattre le sexisme, la transphobie et l’homophobie, c’est évidemment une démarche positive. Mener le combat pour l’émancipation des LGBT et des femmes jusqu’au bout, c’est être prêt à remettre en cause tout cet ordre social, l’exploitation capitaliste, qui est au fondement de tous les rapports sociaux. Et cela seule la classe ouvrière peut le faire. La seule voie permettant de mener ces luttes en profondeur est de se tourner vers les idées communistes et vers la classe ouvrière. Seule cette dernière peut poser les bases d’une société véritablement égalitaire en mettant fin à l’exploitation capitaliste et en construisant un monde où les rapports humains ne seront plus entravés par des normes patriarcales oppressives.