Le combat des trotskistes face à la dégénérescence stalinienne [Topo WEF Mars 2025]

Introduction

Trop souvent, le communisme est encore associé à l’exemple de l’URSS et à la politique autoritaire de Joseph Staline et des bureaucrates qui avaient pris la tête de l’Etat soviétique. C’est un argument employé dans les discussions pour discréditer toute possibilité de renverser le capitalisme et encore moins de lutter pour le communisme.

Mais pour nous, trotskistes, cette URSS stalinisée n’est pas du tout un exemple de communisme.

En octobre 1917, quand le parti bolchevik prend le pouvoir et à travers lui, la classe ouvrière russe dans son ensemble ainsi que la paysannerie, c’est bien la tâche qu’il se donne : mener une révolution communiste, permettant de jeter les bases d’une société nouvelle, dont la révolution d’octobre n’est que la première marche et qui devra entraîner à sa suite toutes et tous les prolétaires et les opprimés du monde.

Lorsqu’ils renversent les tsars, en pleine Première Guerre mondiale, la Russie est un pays arriéré à grande majorité paysanne, où les deux tiers de la population sont illettrés, et la classe ouvrière minoritaire et concentrée dans quelques grandes villes comme Saint-Pétersbourg et Moscou. Dès le lendemain de la révolution, et malgré la guerre civile qui va bientôt ravager le pays, les bolcheviks travaillent à mettre fin à la boucherie de la guerre inter-impérialiste mondiale, déclarent et défendent le droit des peuples opprimés par l’ancien empire tsariste à disposer d’eux-mêmes, donnent la terre aux paysans, ont en ligne de mire l’abolissement de la propriété privée des moyens de production et appellent à une révolution mondiale qui permettra de renverser définitivement le capitalisme partout dans le monde. Ils renforcent la véritable démocratie ouvrière incarnée par les soviets en se donnant tous les moyens d’y impliquer les ouvriers, ouvrières, paysans et paysannes : ils lancent des campagnes d’alphabétisation massives pour permettre à chacun de s’instruire ; externalisent les tâches domestiques à travers des laveries, cantines, crèches, pour en décharger les femmes ; rendent l’éducation des filles et des garçons gratuite, laïque et obligatoire ; légalisent l’avortement, le divorce, l’homosexualité, etc. Vous l’avez compris : ce qui se construit en Russie avec la révolution d’octobre, c’est une toute nouvelle société et surtout pour la première fois dans l’histoire, les travailleuses et travailleurs sont au pouvoir.

Alors, comment est-on passé d’un Etat ouvrier vivant, démocratique se considérant lui-même comme la première étape d’une révolution mondiale, à la dictature stalinienne avec sa bureaucratie, sa répression et une classe ouvrière qui n’a plus du tout son mot à dire ?

Ce que l’on va essayer de démontrer aujourd’hui, c’est que :

Le stalinisme n’est pas une histoire de « nature humaine » où une « soif de pouvoir » pousserait à ce que tout processus révolutionnaire et égalitaire verrait immanquablement une minorité reprendre le pouvoir.

Le stalinisme n’est pas non plus qu’une question de « méchants » individus avec l’affreux Staline.

Et enfin que le stalinisme n’était pas la continuité mécanique et inévitable de la révolution d’octobre !

Le stalinisme est au contraire né dans des circonstances matérielles et sociales particulièrement défavorables à l’Etat ouvrier et à la révolution, circonstances qui ont vu une couche sociale de bureaucrates s’accaparer le pouvoir contre la classe ouvrière pour défendre ses intérêts propres.

Ce sont alors en retour les choix politiques de cette bureaucratie qui ont mené largement à la liquidation de la révolution mondiale et avec elle, toutes les victoires et les espoirs du prolétariat soviétique et international.

Nous reviendrons aussi sur les militants qui, dès les premiers signes de la maladie stalinienne, ont lutté contre sa propagation, à commencer par Lénine et Léon Trotsky, qui a milité jusqu’à sa mort pour faire exister un courant communiste alternatif au courant stalinien. C’est de leur combat et de ce courant trotskiste qui s’est opposé au stalinisme au nom de la révolution et des intérêts de la classe ouvrière que nous nous revendiquons et que nous allons exposer aujourd’hui.

Cette histoire est longue (jusqu’en 1991 !) mais nous allons revenir sur trois moments clés entre 1921 et 1933, pour comprendre les problèmes et les débats politiques qui se sont joués.

  • Nous commencerons par le problème économique et politique auquel les bolcheviks tentent de faire face au lendemain de la guerre civile.
  •  Nous aborderons ensuite rapidement les évènements révolutionnaires chinois des années 1925-1927, pour expliquer la politique stalinienne qui a mené à sa fin funeste et la confrontation qui se joue à ce moment-là avec ceux qu’on commence à appeler les « trotskystes ».
  • Enfin nous finirons par discuter de la politique de l’Internationale communiste (IC) stalinisée en Allemagne, et comment elle a facilité la prise de pouvoir des nazis en 1933.

I. Du communisme de guerre à la NEP (1917-1924)

Pour commencer donc, il faut comprendre que la guerre civile, qui éclate au lendemain de la révolution d’octobre et dure quatre ans, laisse le pays et la classe ouvrière très affaiblis, et les paysans en colère du fait de la misère générale et des réquisitions qu’ils ont subies. C’est dans ce creux que commence à se développer au sein de l’Etat une couche de bureaucrates, qui profitent des privilèges qui leur sont accordés dans une période de pénurie et contre laquelle une opposition va se former au sein du parti bolchevik, autour de Trotsky.

1) La guerre civile et le communisme de guerre

a) La guerre civile et le communisme de guerre

Après octobre 1917, sur le plan militaire, les bolcheviks doivent rapidement faire face à des attaques ouvertement contre-révolutionnaires à l’intérieur du territoire ainsi qu’à ses frontières. Ils doivent faire face à la fois aux soulèvements et attentats menés par les autres partis russes en même temps qu’une coalition des bourgeoisies de quatorze pays se forme pour soutenir les armées blanches, fidèles au tsar déchu, et tente de marcher sur le pays. Pour lutter contre toutes ces forces, les bolcheviks créent l’armée rouge avec Trotsky à sa tête. L’Etat se dote également d’une police politique, la Tcheka, également chargée de lutter contre les contre-révolutionnaires sur le territoire.

Sur le plan économique, les bolcheviks organisent la production autour de l’industrie de guerre et de la lutte contre la famine. Dans le cadre de ce mal nommé « communisme de guerre » (car il est compliqué de faire du communisme dans la misère !), l’Etat organise et répartit les maigres ressources issues d’une économie sous-productive à l’échelle nationale : les entreprises sont collectivisées et tournées vers les besoins de l’armée et surtout, les surplus de blé des paysans sont réquisitionnés pour alimenter les villes, qui risquent la famine, et l’armée sur les différents fronts. Les paysans ne conservent que le minimum nécessaire à leur survie, en échange d’un peu d’argent qui ne leur sert à rien puisqu’il n’y a rien à acheter.

Ces réquisitions sont souvent mal vécues par les paysans, dont les rendements chutent, préférant semer moins et cacher leurs réserves de blé plutôt que de se voir réquisitionner la majorité de leur production par des détachements d’ouvriers armés. Le ressentiment grandit chez eux contre les villes, même si pendant la guerre civile les paysans, dans les moments critiques, restent dans leur grande majorité du côté de l’Etat ouvrier, qui défend leur droit à la terre, contre l’armée blanche qui représente les grands propriétaires terriens.

Les rendements de l’industrie sont entraînés dans cette chute : les ouvriers partent gonfler les rangs des deux millions de soldats de l’armée rouge à mesure des décès au front, fuient à la campagne où se trouve la seule nourriture restante ou meurent de faim et de maladie. En même temps que les usines, ce sont les soviets qui se vident.

Pendant la guerre civile, les bolcheviks prennent ces dures mesures avec la certitude qu’une révolution aboutira sous peu en Allemagne et permettra de renforcer économiquement et humainement l’URSS. Ils encaissent et défendent la forteresse assiégée mais savent qu’ils ne pourront pas tenir éternellement. Mais la victoire tarde à éclater, alors, lorsque la guerre civile s’achève en 1921, après environ quatre millions de morts pendant la guerre civile, qui s’ajoutent à ceux de la Première Guerre mondiale, face à des risques de soulèvements paysans et à une économie à bout de souffle, les bolcheviks se lancent dans une nouvelle politique économique : la Nouvelle Politique économique (NEP).

b) La NEP et la renaissance de la bourgeoisie

Voyant la nécessité d’apaiser les relations entre paysans et l’industrie et de relancer l’ensemble de la production, l’idée de Lénine est de recréer un lien commercial entre paysannerie et industrie et de lever les réquisitions de l’Etat – du moins de tendre vers la fin des réquisitions. La NEP consiste ainsi à stimuler la production agricole en réintroduisant une forme de propriété privée et d’économie de marché dans l’agriculture et le petit commerce, donc la liberté pour les paysans de vendre leur surplus. Cette relance agricole doit aussi favoriser une relance de la production industrielle, grâce au renforcement de la classe ouvrière. Logique simple : c’est plus facile de travailler à l’usine quand on n’a plus besoin de voler les paysans ou de chasser les animaux errants pour se nourrir. La relance de l’industrie sous contrôle de l’Etat, n’ayant plus par ailleurs besoin de répondre aux impérieux besoins de la guerre, permettrait à son tour de fournir les campagnes en matériels et outillage, permettant de produire davantage et de nourrir davantage de bouches et ainsi de suite. Ce cercle vertueux s’accompagne d’imports de capitaux étrangers pour renforcer matériellement l’industrie, sous contrôle exclusif de l’Etat qui garde le monopole du commerce extérieur pour éviter de donner à une nouvelle classe capitaliste les moyens d’imposer sa loi et ses choix d’investissement à l’économie soviétique.

La NEP porte ses fruits dans les premières années : la production agricole regagne lentement en vitalité, et l’industrie repart rapidement dès que les récoltes commencent à grossir. La production double entre 1922 et 1923, et retrouve son niveau d’avant-guerre en 1926. Trotsky remarque alors un écart croissant entre la production agricole et la production industrielle qui se ressent surtout sur les prix des productions. L’agriculture réussit à alimenter l’industrie, mais à l’inverse, les produits industriels restent trop chers pour les campagnes, ce qui explique la croissance moins rapide. Trotsky alerte sur cet « effet ciseaux » : l’éloignement économique risque d’accentuer la rupture entre les villes et les campagnes. Les paysans se sentent lésés dans ces premières années de révolution, dans laquelle ils se sont pourtant alliés à la classe ouvrière.

L’autre danger de la NEP prend la forme de la réémergence d’une bourgeoisie, dont le renforcement numérique pourrait permettre un renforcement politique. Et en effet, à mesure du temps, des petits patrons émergent dans la masse paysanne, qui s’enrichissent plus vite que ne progresse l’agriculture. Cette minorité de paysans plus riches, qu’on appelle les koulaks, reprennent une forme d’exploitation de la majorité de paysans pauvres en employant des travailleurs journaliers et en louant des terres, spéculent sur le blé et accumulent des richesses sur le dos des plus pauvres. D’autres petits-bourgeois émergent : les nepmen, des commerçants faisant l’intermédiaire entre villes et campagne. Pour empêcher l’organisation politique de ces nouveaux bourgeois, le parti bolchevik interdit le droit de fractions en 1921, ce qui n’empêche pas (encore) la présentation de plateformes aux congrès ou de débats internes, ni l’apparition de tendances de droite, du centre et de gauche.

2) L’émergence de la bureaucratie

a) Du début d’une bureaucratie sur le fond de pénurie et d’isolement …

Entre l’isolement de la révolution, les soviets vidés, la pénurie durable et un certain nombre d’habitudes issues de la discipline de l’armée, les circonstances matérielles et politiques de l’URSS favorisent l’émergence progressive d’une bureaucratie : ces fonctionnaires, des arrivistes qui n’ont pas participé à la révolution et sont plutôt issus de la petite bourgeoisie, profitent de leur position dans l’appareil et de petits arrangements systématiques pour se dégager tout un tas de privilèges.

Pendant la guerre civile, une large et intense centralisation de l’appareil d’Etat a été rendue nécessaire pour gérer la guerre et l’économie de guerre. Mais ce faisant, le principe de désignation par le haut a pris le pas sur le principe d’élections.

Les arrivistes cherchent à s’en sortir individuellement, une aspiration petite-bourgeoise alimentée par un contexte où l’on manque de tout. En étant fonctionnaire de l’Etat ouvrier, on gagne des privilèges dans une période de privation : travail, salaire, alimentation, voiture, logement, voire encore davantage. Et il n’y a plus personne dans les soviets pour contrôler même les « petits » bureaucrates qui gèrent les affaires quotidiennes.

Pour aggraver la situation, la révolution allemande échoue définitivement en 1923 : c’est un coup de massue sur la tête des ouvriers et militants soviétiques qui attendaient de sa victoire la poursuite de la révolution mondiale et le renforcement de l’Etat soviétique. L’URSS s’enfonce davantage dans la solitude, de même que la classe ouvrière dans une démoralisation qui profite à la bureaucratie.

b) … à la constitution d’une nouvelle couche sociale avec la prise du pouvoir par Staline

En 1924, nouveau coup : Lénine décède des suites d’un attentat dont il a été victime plusieurs années auparavant.

La même année, Staline prend la direction du parti, avec le soutien de Zinoviev et Kamenev, deux vieux bolcheviks reconnus et admirés dans la révolution, et grâce au réseau qu’il s’est formé en tâchant de placer ses hommes là où il le pouvait. Pendant des années, il n’a eu qu’un rôle de second plan, dans l’ombre, mais très efficace pour se frayer un chemin jusqu’à la direction. Cette triade Zinoviev-Kamenev-Staline apparaît plutôt centriste et ne suscite pas de grande méfiance mis à part celle de Trotsky, et de Lénine quelques temps avant sa mort.

Arrivé à la direction, Staline met en place un culte de la personnalité de Lénine, et fait croire qu’il se place dans son héritage politique : mais il renforce en réalité encore davantage la bureaucratie ! Il fait entrer toujours plus d’arrivistes dans le parti (notamment à travers la promotion Lénine, qui intègre 200 000 personnes) et peut dorénavant le réorganiser à sa guise. Il envoie les opposants à sa ligne en diplomatie à l’étranger ou les place à des postes bidons, les éloignant du cœur politique et les prive de capacités d’intervention.

c) Bureaucrate : une position enviable ?

Alors dans ce contexte de pénuries et d’incertitudes dans l’avenir, est-ce qu’être bureaucrate, c’est une position enviable ?

Ce dernier ne doit son pouvoir qu’à sa fonction et sa place dans l’appareil d’Etat. Pas à la possession privée des moyens de production. Conséquence : pas de transmission directe du capital à ses enfants, pas d’Etat qui défende fondamentalement votre propriété privée et votre droit d’exploiter les ouvriers.

Un bureaucrate se doit d’exécuter les ordres sans discuter, et lorsque les politiques échouent, ce sont les bureaucrates gratte-papiers qui sont rendus responsables et démis de leurs fonctions, voire sont accusés d’avoir obéit à des directives étrangères et sont jetés en prison. Risque permanent de se faire démettre de ses fonctions, et donc perdre ses privilèges et son pouvoir alors que la société soviétique est encore loin de l’abondance communiste. Position d’un certain côté très précaire (ce qui ne veut pas dire qu’on les soutient, mais on comprend pourquoi ils s’accrochent aussi fortement au pouvoir).

Les exclusions du parti prennent une tournure encore plus importante à partir de 1926. On est hautement remplaçable par quelqu’un de plus obéissant, il faut vouer fidélité à Staline et à sa ligne, ne jamais émettre la moindre critique, mais même ça ne suffit pas.

3) Le combat de l’opposition de gauche

a) Un autre programme économique

En 1923, Trotsky fonde une tendance au sein du parti bolchevik à travers une lettre signée de 45 autres militants : l’opposition de gauche. Elle formule une politique pour la direction du parti et veut peser sur son orientation, parce qu’elle le considère toujours comme l’instrument historique de la révolution mondiale.

Avec l’opposition, Trotsky formule ses inquiétudes et critiques au sujet de la NEP. Il ne souhaite pas la supprimer, la considérant tout comme Lénine comme un mal nécessaire, mais il propose néanmoins un programme de réindustrialisation et de renforcement de la classe ouvrière et de collectivisation de l’agriculture avec une planification en plan quinquennal, qu’il faudrait commencer à appliquer dès que l’économie sera suffisamment relancée et qu’il faut préparer parce que cela prendra du temps. Volonté de mener ce combat en menant la lutte de classes dans les campagnes, en s’appuyant sur les paysans pauvres contre les koulaks.

En 1926 : l’opposition de gauche devient l’opposition unifiée avec le ralliement de Kamenev et Zinoviev, anciens alliés de Staline.

b) Le combat contre la bureaucratie

Avec la brochure intitulée « Cours nouveau » Trotsky théorise une nouvelle période dans le parti bolchevik et en URSS, où la lutte contre la bureaucratie doit devenir une priorité. Ce sont les masses ouvrières qui doivent diriger l’Etat ouvrier, mais pour se faire elles doivent se réapproprier leur outil en démettant la bureaucratie depuis l’intérieur du parti, ce qui nécessite une intervention politique de la classe ouvrière et un réinvestissement de ses structures de pouvoir.

Trotsky en appelle aussi à des changements dans le parti bolchevik, qui doit être revitalisé démocratiquement, qui doit relever l’instruction politique et théorique de ses militants, et retrouver la continuité de la révolution d’octobre.

c) L’internationalisme versus socialisme dans un seul pays

Avec sa prise de pouvoir, Staline commence à défendre le « socialisme dans un seul pays » après la défaite du prolétariat allemand et donc la ruine des espoirs de révolution mondiale tant nécessaire à la survie de la révolution d’octobre.

L’opposition de gauche voit les conséquences que cette théorie implique : « Le socialisme dans un seul pays », c’est une aberration du point de vue marxiste, et une justification de l’abandon de la poursuite de la révolution mondiale. Et cet abandon mènera la révolution d’octobre à sa perte.

Elle sait que seul un nouvel élan de la révolution mondiale pourrait provoquer un regain de confiance et un réveil politique de la classe ouvrière soviétique, nécessaires à la lutte contre la bureaucratie. Au contraire, cette dernière cherche, pour affermir son pouvoir, à s’appuyer sur la démoralisation de la classe ouvrière et devient la défenseuse de l’ordre établi. De fait, la bureaucratie se coupe encore davantage des masses et creuse un fossé entre elles et le parti, entre l’appareil et les militants bolcheviks encore convaincus de la révolution mais démoralisés.

Or, à partir de 1925, la montée d’une nouvelle vague révolutionnaire fait souffler un vent d’espoir sur la classe ouvrière soviétique : la Chine est en pleine effervescence. Cela va aussi être un moment clé dans le renforcement du pouvoir de la bureaucratie en URSS.

II. Le sabotage de la révolution chinoise (1927)

Car Staline dicte une politique suicidaire au parti communiste chinois (PCC), qui mène directement à son écrasement et à celui de la classe ouvrière par le parti bourgeois nationaliste chinois, le Kuomintang. Cet évènement ouvre une guerre politique entre l’opposition et Staline en URSS.

1) Rappel des évènements

La Chine et la Russie tsariste partagent de nombreux points communs : la taille de leur territoire, un régime politique féodal arriéré, un poids important de la paysannerie et la concentration d’une classe ouvrière jeune et combattive dans de grands centres urbains. Or, malgré des aspects peu favorables à une révolution prolétarienne, la révolution russe a montré qu’une classe ouvrière même minoritaire avait la capacité d’entraîner l’ensemble des classes laborieuses derrière elle jusqu’à la prise du pouvoir. Un des aspects essentiels de la « révolution permanente » !

Il existe cependant une différence entre la Chine et la Russie, et pas des moindres : la classe ouvrière chinoise manque d’un parti révolutionnaire expérimenté. Le PCC n’est fondé qu’en 1921, par de jeunes militants sans expérience à Shanghai, convaincus du communisme par la révolution russe.

Depuis 1915 déjà, des secousses révolutionnaires traversent à la fois la classe ouvrière et la paysannerie chinoise. Quelle politique mener dès lors pour les communistes ?

2) Opposition frontale entre « stalinisme et trotskysme »

a) Politique de Staline-Zinoviev à travers l’IC

Pour s’adresser à la classe ouvrière à l’international, les bolcheviks disposent d’un instrument fondamental : l’IC, qu’on appelle aussi Komintern, fondée en 1919 dans l’objectif de répandre la révolution mondiale, notamment au moyen de la création de partis communistes révolutionnaires partout dans le monde.

Pourtant, la politique dictée par l’IC au PCC va être complètement inverse : les membres du PCC sont incités à se fondre dans le Kuomintang, le parti nationaliste bourgeois sans garder aucune indépendance politique. Pire, ce parti est présenté comme un allié contre les oppresseurs étrangers qui attaquent la Chine, et donc le PCC ne devrait aucunement défendre les intérêts de la classe ouvrière contre la bourgeoisie chinoise. Cette classe ouvrière se retrouve complètement ficelée à la remorque de ses ennemis de classe.

Résultat : les militants communistes sont massacrés par le Kuomintang le 12 avril 1927 et dans la foulée, c’est toute la classe ouvrière qui avait commencé à se soulever localement qui est massacrée.

Le Kuomintang parle modestement de « purge du parti », mais c’est une véritable entreprise de destruction de la classe ouvrière politisée et organisée en Chine pour éviter une révolution prolétarienne dans le futur. Toute possibilité révolutionnaire est morte dans l’œuf.

Cette politique est « suicidaire » pour la classe ouvrière, mais est à l’avantage de la bureaucratie : une révolution prolétarienne, même lointaine, en Chine, aurait été un danger immense pour la bureaucratie stalinienne accrochée à son pouvoir et aux avantages qui viennent avec. Même un simple renforcement de la classe ouvrière chinoise et de ses partis politiques dans une période de bouillonnement social aurait pu suffire à galvaniser le prolétariat soviétique. Et l’extension de la révolution ailleurs aurait donné bien plus de moyens pour lutter contre cette caste de fonctionnaires parasites en URSS.

b) Politique de Trotsky

De son côté, Trotsky dénonce évidemment cette politique qui revient à s’aligner derrière la bourgeoisie chinoise.

Le PCC était encore faible numériquement mais précisément, dans une période d’ébullition révolutionnaire, il devait apparaître sous son propre drapeau et attirer les masses avec ses propres perspectives, son propre programme, tout en critiquant le Kuomintang comme un parti avec lequel on pouvait s’allier ponctuellement, comme cela avait été le cas par le passé, mais qui ne pouvait que se retourner un jour ou l’autre contre les travailleurs. Trotsky avait anticipé que sans cette indépendance politique, le PCC risquait de disparaître ou de se faire écraser par d’autres forces.

Lui prône la révolution permanente dans la lignée… de la révolution russe ! A une lecture étapiste de la révolution, il oppose la capacité de la classe ouvrière de s’acquitter de la lourde tâche de renverser le féodalisme et la bourgeoisie d’un même coup, et à la révolution nationale il objecte la révolution mondiale entamée par la classe ouvrière soviétique.

Parmi le PCC, des centaines de jeunes militants chinois étaient convaincus par l’opposition de gauche, mais ils sont également massacrés.

La phase ascendante des évènements chinois a suscité une vague d’espoir parmi les travailleurs conscients en URSS, ils sont électrisés par les possibilités qui s’ouvrent. Comme l’opposition le théorisait, les évènements révolutionnaires en Chine avaient le potentiel de redonner force à la classe ouvrière soviétique. Mais au lendemain des massacres, c’est la déprime et l’incompréhension qui dominent de nouveau : même si l’opposition avait porté la bonne politique et avait convaincu certains de ceux qui regardaient vers la Chine avec espoir, ce nouvel échec de la révolution ne pouvait que renforcer le scepticisme et le découragement du prolétariat soviétique. Et ceci ne pouvait que profiter à la bureaucratie.

3) La répression de la classe ouvrière via la destruction de l’opposition de gauche

a) Répression de l’opposition

En conséquence, l’opposition se prépare à ce moment à affronter une lutte longue et difficile, car ces attaques enrageaient la bureaucratie stalinienne, rendue prête à tout pour la faire taire. Elle s’engage alors dans une politique de suppression de toute expression politique de la classe ouvrière, en éliminant l’opposition qui représente ses intérêts.

L’année 1927 marque aussi l’anniversaire des dix ans de la révolution russe. Pour l’occasion, Staline organise des journées de fête auxquelles il invite des délégations étrangères. Trotsky est à ce moment coincé en résidence surveillée, mais quelques oppositionnels tentent de s’infiltrer dans la manifestation organisée sur la place Rouge à Moscou. D’autres étudiants de l’opposition déploient devant le mausolée une banderole sur laquelle on peut lire : « Vivent les dirigeants de la révolution mondiale : Trotsky, Zinoviev, Radek, Preobrajenski ! ». Tous sont interceptés par l’appareil de sécurité qui arrache et déchire leurs banderoles, puis les arrête. Même scénario à Leningrad, où les oppositionnels sont dirigés notamment par Zinoviev. Ce sont les premières et les dernières contre-manifestations organisées par l’opposition.

Par la suite, la répression et le poids de l’appareil pèseront lourdement sur toutes leurs tentatives, de même que l’inertie et la démoralisation dans la classe ouvrière soviétique. Cette même année, l’opposition est interdite par Staline et ses membres sont forcés de militer dans la clandestinité. Le combat des oppositionnels continue dans l’exil et dans les isolateurs où ils sont envoyés, tantôt dans des villages perdus au fin fond de la Sibérie, tantôt dans des microcellules de prison dans lesquelles toute propagande politique peut justifier une exécution sommaire.

Tout opposant à la direction stalinienne sera à partir de là qualifié de « trotskyste » : les « trotskistes » réels, supposés ou imaginaires sont décrits comme des agents dans la bourgeoisie, et donc un danger mortel pour l’Etat ouvrier qui justifie les pires répressions !

Pour l’opposition, maintenir malgré toutes les adversités un courant politique fidèle à la révolution russe et à la classe ouvrière, contre le stalinisme de plus en plus monolithique, est plus que jamais une nécessité.

b) La dékoulakisation et les zigzags de la direction

Alors, entre le développement d’une couche de bureaucrates privilégiés à la tête de l’Etat soviétique et la répression du mouvement ouvrier et des révolutionnaires, est-ce que le stalinisme marque un retour au capitalisme en URSS ?

Eh bien malgré tout cela, non, et le régime stalinien en fait la preuve l’année qui suit les massacres du 12 avril. En URSS, la NEP a produit les effets anticipés par Trotsky : la bourgeoisie réapparue dans les campagnes pèse politiquement sur le parti, qui encourage son développement pendant des années et repousse la collectivisation qu’elle sait pourtant nécessaire.

Mais en 1928, l’Etat lance une collectivisation forcée des moyens de production de la paysannerie. De cette manière, elle liquide les koulaks en tant que classe sociale, et non en tant qu’individus, en lui confisquant sa propriété foncière et matérielle et la capacité d’exploiter les paysans plus pauvres. Les nepmens qui s’étaient enrichis via le commerce agricole perdent également leur position privilégiée dans la société. Et les récalcitrants, les individus opposés à la collectivisation, sont tous simplement déportés, selon les méthodes staliniennes.

Cette campagne de « dékoulakisation » est calquée sur le programme de réindustrialisation et de collectivisation de l’opposition de gauche, mais la mise en place est précipitée et irréfléchie. La direction du parti bolchevik opère donc un virage à gauche après des années de politique économique plutôt droitière à l’égard de la bourgeoisie des campagnes.

Il faut bien comprendre que la bureaucratie stalinienne dépend des structures héritées de la révolution d’octobre. L’Etat qu’elle dirige est un Etat ouvrier centralisé, que la bourgeoisie voudrait renverser pour rétablir son pouvoir. Pour autant, un regain de vitalité de la classe ouvrière soviétique serait aussi à même de la démettre de ses fonctions et de réinstaurer une véritable démocratie ouvrière dans laquelle les bureaucrates parasites n’ont pas leur place. De ce point de vue-là, les zigzags de Staline ne sont pas étonnants : il se trouve en haut d’une pyramide de bureaucrates sur laquelle il tente de se maintenir en équilibre.

c) La nécessité d’une révolution interne

Si l’Etat ouvrier a dégénéré et si ce n’est pas un retour au capitalisme que l’on observe, c’est que c’est sa direction qui l’a mené dans le mur. Et les zigzags politiques que l’on a exposés le montrent. Dans ce cas, pourquoi Trotksy, qui observe et tente de combattre cette direction depuis si longtemps n’a pas fait tuer Staline ou du moins fait un coup d’Etat pour lui enlever le pouvoir ? Pourquoi ne pas avoir fait appel à l’armée rouge tant qu’il la dirigeait ?

Il faut bien comprendre que la bureaucratie est un phénomène social apparu dans un contexte de pénurie et d’isolement de la révolution d’octobre. En tuant Staline, Trotksy n’aurait aucunement résolu les causes profondes de la bureaucratisation, bien au contraire. La bureaucratie a confisqué le pouvoir à la classe ouvrière, il lui faut le reprendre en réalisant une révolution politique contre elle. Ce n’est pas une révolution sociale car en URSS, il n’y plus de structures capitalistes et la révolution d’octobre a donné les bases sociales d’un Etat ouvrier. La classe ouvrière doit donc toujours reprendre le contrôle politique de son outil, son parti, pour reprendre la tête de son Etat.

III. Le désarmement du prolétariat contre le nazisme (1933)

Malheureusement, le stalinisme va poursuivre son entreprise de liquidation de la révolution à travers le désarmement de la classe ouvrière, et le pire exemple en est la politique menée en Allemagne jusqu’à la prise de pouvoir du parti nazi en 1933, qui va marquer un nouveau tournant funeste pour la classe ouvrière et dans la politique des trotskystes.

1) Rappel des évènements

Depuis la révolution allemande échouée en 1923, le parti communiste allemand (KPD) a bien grossi et classe ouvrière est largement politisée et organisée, principalement répartie entre le KPD et le parti social-démocrate allemand (SPD). Mais en même temps que ces partis se sont renforcés, un autre s’est constitué à partir des milices qui ont participé à la répression de la révolution de 1923 : le parti national socialiste, un parti fasciste essentiellement appuyé sur la petite bourgeoisie enragée par la crise économique, financé par la grande bourgeoisie, et qui a réussi à convaincre une partie de la classe ouvrière.

Déjà avant d’accéder au pouvoir, les nazis et leurs milices tentent de mener la vie dure au prolétariat allemand, et la suite s’annonce encore bien pire. En 1933, le danger semble imminent à l’approche des élections législatives fédérales.

Au lieu d’essayer de militer pour l’unité de la classe contre le danger mortel que représente le nazisme, le KPD mène une propagande sectaire contre le SPD, essayant de retourner sa base contre ses dirigeants tout en refusant toute alliance. Le nazisme serait l’arbre qui cache la forêt sociale-démocrate, et le SPD serait en réalité le social-fascisme. Les dirigeants du KPD s’imaginent qu’une fois au pouvoir, Hitler sera décrédibilisé et abandonné par ses soutiens, et que la place sera libre pour le KPD et la classe ouvrière.

Cette stratégie, c’est encore une fois l’IC, et à travers elle Staline qui est maintenant débarrassé de l’opposition, qui la dicte au KPD.

A l’inverse, depuis son exil, Trotsky préconise des alliances sur des objectifs immédiats et à portée de lutte, en l’occurrence contre les attaques des nazis sur les organisations ouvrières. Il considère que c’est cette unité de la classe ouvrière qui sera à même d’empêcher la vague brune d’emporter l’Allemagne, en débouchant ce faisant sur des possibilités révolutionnaires au vu de la situation de crise que traverse l’Allemagne et du niveau de conscience de la classe ouvrière : à ce moment tout pourrait encore basculer, entre le fascisme ou la révolution.

Mais en mars 1933, ce sont les nazis qui remportent largement les élections. De là, ils ont les mains libres pour mener une politique hyper répressive contre la classe ouvrière et les communistes. Les membres du KPD et du SPD sont pourchassés par la police nazie : massivement arrêtés, torturés, empêchés de se rassembler. Même si le KPD n’aura pas été officiellement dissous, il est rendu incapable de mener une quelconque activité politique et ses membres finiront dans les camps de concentration. Au fur et à mesure des années, les nazis pourront mener toutes les politiques infâmes qu’on leur connaît, sans plus se soucier de potentielles oppositions de la classe ouvrière.

2) La stalinisation de l’IC

Dans ce sombre épisode de l’histoire, la classe ouvrière a été trahie, encore, par ses dirigeants, alors même qu’elle avait un véritable parti, dorénavant expérimenté et sincère dans ses aspirations révolutionnaires !

La théorie du « socialisme dans un seul pays » et ses perspectives contre-révolutionnaires n’ont pas suffi à éclipser l’autorité et la légitimité de parti bolchevik, qui est toujours en 1933 – et à ce jour – le parti du seul pays où la révolution prolétarienne ait réussi. Et ça, ça donne à Staline un poids immense dans l’IC, où ne subsiste plus que son courant politique puisqu’il a minutieusement étouffé et marginalisé l’opposition. Avant l’élection des nazis, les directives de l’IC ont prévalu sur tout le reste, même lorsque les militants à la base du KPD ont émis des doutes sur leur efficacité. Cette inconsistance politique de l’Internationale a laissé le champ libre aux nazis.

L’IC n’est plus qu’un appareil docile au service de la politique étrangère soviétique et sa ligne va contaminer tous les partis communistes qui la composent.

3) Tournant politique pour les trotskystes

A partir de cette expérience, au vu de la bureaucratisation avancée du parti bolchevik et de l’URSS, au vu de sa politique dorénavant ouvertement contre-révolutionnaire, Trotsky admet qu’il n’est plus possible de réformer de l’intérieur les partis communistes. Il commence à avancer la nécessité de construire de nouveaux partis communistes révolutionnaires, voire une nouvelle internationale, qui s’opposeraient aux partis et à l’Internationale stalinisée.

Les montées des tensions impérialistes lui font entrevoir la nouvelle guerre mondiale à venir, à laquelle Staline se prépare également. Dans ce contexte, Trotsky, lui, fait le pronostic de nouvelles explosions sociales dans lesquelles il sera nécessaire de lever le drapeau rouge de la révolution prolétarienne et un programme pour la mener. Il est convaincu que des militants, même minoritaires, peuvent poursuivre ces perspectives et il pense que de telles organisations seraient capables de détacher des pans entiers de militants et de soutiens des partis communistes staliniens lorsque la lutte de classe reprendra de la vigueur et qu’ils seront de nouveaux confrontés à leurs politiques contre-révolutionnaires.

Conclusion et ouverture

Pour envisager de conclure, on peut se poser une question : après tout ça, est-ce que le ver était dans le fruit ?

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le stalinisme, non seulement ce n’est pas la continuité mécanique et inévitable de la révolution, mais c’en est même le fossoyeur. La politique menée par Staline et la bureaucratie derrière lui a consisté partout à empêcher les révolutions, tout en maintenant en place l’Etat ouvrier, sous sa forme bureaucratisée. Un renforcement politique de la classe ouvrière soviétique aurait pu permettre de virer la bureaucratie et ce renforcement aurait pu advenir si une révolution avait abouti à l’étranger. Le problème, ça n’a jamais été la révolution de la classe ouvrière, même dans un pays économiquement et politiquement arriéré, même dans un contexte de guerre mondiale, bien au contraire. La bureaucratie, renforcée politiquement et matériellement par Staline, en qui elle a reconnu le meilleur défenseur de ses intérêts, a mené une contre-révolution politique contre la classe ouvrière soviétique, et a procédé à la confiscation de son pouvoir.

Dans les années suivantes, Staline va continuer de mener une politique ouvertement contre-révolutionnaire et donner des gages à la bourgeoisie internationale : dans la guerre d’Espagne en 1936, dans l’assassinat de Trotsky commandité depuis Moscou en 1940, dans le pacte de non-agression germano-soviétique au début de la Seconde Guerre mondiale, la dissolution de l’IC avant même la fin de la guerre, dans la conférence de Yalta qui a encadré le partage du monde entre impérialistes vainqueurs, etc.

En URSS, un autre épisode funeste sera les grandes purges et les procès de Moscou de 1936-1938, qui font éliminer toute la vielle garde bolchevik encore en vie, liquidant physiquement et politiquement toute alternative. Même Kamenev et Zinovev, un temps les alliés de Staline, sont exécutés à l’issue du premier procès de Moscou.

Envers et contre tout, le courant trotskiste a continué d’exister, même en exil, même réprimé, même pourchassé à travers le globe. Trotsky poursuit les perspectives communistes, révolutionnaires et internationalistes jusqu’au bout, et jette un pont entre Marx, Lénine, la révolution d’octobre et nos combats aujourd’hui.

C’est pour toutes ces raisons, et encore d’autres, que nous revendiquons leur héritage politique et que nous-mêmes, nous continuons de lever le drapeau rouge de la révolution, qui n’a jamais cessé d’être possible et nécessaire.