Mayotte : le cyclone tue, la misère aussi. Les travailleurs face à la catastrophe climatique [Topo WEF Mars 2025]

            Le 14 décembre 2024, l’île de Mayotte, 101e département français situé au large de Madagascar et de la côte du Mozambique, a été terrassée par le passage du cyclone Chido. Des rafales de vents à 220km/h ont balayés l’île, occasionnant des dégâts considérables dans ce qui est le plus pauvre département de France. 90 % des constructions ont été endommagées et les nombreux bidonvilles qui abritaient jusqu’à 100 000 personnes ont été complètement détruits. Les images capturées aux lendemains du passage du cyclone montrent un paysage de ruines. Les habitations de fortunes, faites de bric et de broc qui parsèment les collines de Mayotte ont été complètement broyées par les vents. Le préfet de Mayotte parle alors de plusieurs milliers de morts potentiels. Mais le bilan officiel est aujourd’hui, plus de trois mois après la catastrophe, de 39 morts et plus de 5000 blessés. Des chiffres évidemment bien en dessous de la réalité, pour la simple et bonne raison que le gouvernement ne se donne pas les moyens de recenser les morts et les disparus. D’autant plus que nombre d’entre eux sont des sans-papiers, des immigrés comoriens qui n’ont pas d’existence légale aux yeux de l’État français et qui ont été enterrés au plus vite par leurs proches. De nombreux imams expliquent d’ailleurs avoir enterré 40, 50 ou 60 personnes chacun dans les jours qui ont suivi la catastrophe.

            Ainsi, on ne connaîtra sans doute jamais le bilan exact de cette catastrophe. Catastrophe naturelle certes, mais aussi sociale et politique. Car les cyclones sont une chose, les destructions et la misère qu’ils engendrent en sont une autre, qui relève directement de la responsabilité de l’État, de son impréparation et de son absence de réponse aux besoins de la population. Les bâtiments sont détruits, les réseaux d’électricité, de télécommunications et d’eau sont coupés. Mais la seule réponse que l’État français a à offrir est celle de la xénophobie et de la chasse aux immigrés. Une manière bien commode de masquer ses responsabilités dans le drame en cours et qui s’inscrit dans une longue histoire de division des populations dans l’archipel comorien. Pour l’expliquer, il nous faut revenir sur l’histoire de cette île, de sa colonisation, de sa séparation du reste des îles comoriennes qui ont fait le choix de l’indépendance. On verra comment l’État colonial français a pu créer de toute pièce une frontière entre Mayotte et le reste des îles des Comores. Frontière qui lui permet de garder la main sur cette colonie dont il a carrément fait un département.

Colonisation et combat pour « Mayotte française »

            Mayotte est une des quatre îles composant l’archipel des Comores (avec la Grande-Comore, Anjouan et Mohéli), situé entre Madagascar et la côte du Mozambique. L’île commence à intéresser la France dans la première moitié du XIXe siècle. Elle constitue une base idéale depuis laquelle lancer la conquête de Madagascar. Ainsi, elle achète l’île en 1841 au sultan Adriantsoly contre une rente trimestrielle de 5000 francs. Un sultan qui est encore salué aujourd’hui comme une figure marquante de l’histoire mahoraise. Sa mémoire est saluée chaque année lors d’une cérémonie officielle face à son tombeau et, en 2023, la députée Estelle Youssoufa expliquait que son but était « de nous protéger de nos voisins comoriens ». En bref, l’histoire officielle a fait d’Adriantsoly le représentant de la volonté populaire mahoraise (et ce alors que lui-même était un Malgache, hissé à la tête de cette île par la conquête), qui aurait cherché la protection française. Rien à voir avec une colonisation brutale donc ! Et chez les politiciens français comme mahorais, on ne manque pas de nous rappeler que Mayotte est devenue française « avant Nice et la Savoie », qui ne le seront que 19 ans plus tard. À cette différence quand même que, si Mayotte est française en 1841, les mahorais eux, ne deviennent formellement des citoyens français qu’en 1946. Avant cette date, ils sont des sujets de l’empire soumis au code de l’indigénat. Ils ont le statut de colonisés, quoi qu’en disent les partisans de Mayotte française.

            L’île, acquise pour pas cher, n’intéresse pas beaucoup l’État français. Il distribue bien quelques terres à des planteurs originaires d’Europe ou de la Réunion, mais investit très peu dans ce territoire qui n’est occupé que par 200 à 300 Européens. En 1974, soit 130 ans après la prise de possession de Mayotte, on ne compte que 26 écoles sur l’île. Deux enfants sur trois ne sont pas scolarisés. Sur l’ensemble de l’île, il n’y a qu’un seul hôpital de 90 lits et qui ne compte qu’un seul médecin. Les colons, quand ils évoquent leur noble tâche de civilisation, omettent de préciser qu’elle ne vaut que pour les coins un minimum intéressants économiquement et stratégiquement ! Et ce n’est pas mieux dans le reste des Comores dont la France a également pris possession. Ce lointain archipel ne l’intéresse pas, mais alors pas du tout.

            Du moins jusque dans les années 1960. Car alors, on est en pleine vague de décolonisation et l’empire colonial français se réduit à peau de chagrin. De toute évidence, c’est bientôt au tour des Comores de prendre leur indépendance, même si les élites du coin ne sont pas particulièrement pressées. Mais une partie des notables mahorais jugent préférable de rester dans le giron de la France. En 1958 a ainsi lieu, sous la houlette de l’homme d’affaire créole Georges Nahouda, ce qu’on appellera le « congrès des notables ». L’élite de la société mahoraise se rassemble derrière la revendication de la départementalisation du territoire et de la séparation du reste de l’archipel en cas d’indépendance. En fait, la concurrence règne entre la bourgeoisie mahoraise, essentiellement créole et catholique, qui a peur que ses intérêts ne soient lésés par celle des autres îles des Comores. D’où la revendication de la séparation. Un séparatisme qui n’a pourtant rien d’évident, tant ce territoire a toujours constitué une unité sur le plan historique, géographique, linguistique et culturel. En prônant la départementalisation, les notables mahorais défendaient leurs propres intérêts plus que ceux d’une population essentiellement non francophone et ne pouvait donc que difficilement saisir les enjeux d’une assimilation politique.

            Les séparatistes mahorais, qui s’organisent vite au sein du Mouvement Populaire Mahorais (MPM), font donc une campagne intense contre l’indépendance et pour la départementalisation, tant à l’intérieur de Mayotte que vers les responsables politiques de la métropole. Leur argument auprès de la population, c’est notamment de dire qu’il vaut mieux la domination française plutôt que la domination comorienne, qui ne manquerait pas de s’instaurer si l’archipel accédait à l’indépendance. Mais ne nous y trompons pas, les Mahorais sont loin de s’être levés comme un seul homme derrière les séparatistes. Si on voit apparaître des mobilisations de la population en faveur de Mayotte française (notamment le mouvement des « chatouilleuses »), il y a aussi un camp indépendantiste qui se forme sur l’île. La bataille entre séparatistes et indépendantistes fait rage à partir du début des années 1970. Des milices se forment des deux côtés, et les partisans de Mayotte française bénéficient du soutien tacite de la gendarmerie et de la Légion étrangère.

            Du côté de l’État français, on se divise sur la question. Les gaullistes autour de Pierre Mesmer sont partisans d’un référendum île par île pour laisser ouverte la possibilité d’une séparation. Mais Giscard, de son côté, déclare que les « Comores sont une unité, elles ont toujours été une unité » et repousse l’idée d’une séparation… dans un premier temps. Car les militants du MPM vont trouver des soutiens en métropole pour les accompagner dans une campagne de lobbying intense qui se révélera payante. C’est notamment le cas du parti royaliste d’extrême droite l’Action française qui prend fait et cause pour Mayotte française. Ces nostalgiques de l’empire colonial y voient l’occasion de prendre une revanche après tous les revers essuyés par la France dans ses anciennes colonies, et notamment en Algérie. Enfin, un peuple réclame la protection de la France, allons à sa rescousse ! Ne nous étonnons pas donc de cette alliance bigarrée entre des militants royalistes racistes et des militants africains, noirs et musulmans. Pour les uns, il s’agit de sauver ce qu’il reste de l’empire colonial français. Pour les autres, d’obtenir l’intégration politique à la République et, derrière, l’égalité avec le reste des citoyens.

La séparation des Comores

            Le lobbying du MPM et de l’AF s’avère payant. D’autant que la France venant de perdre sa base militaire à Madagascar le risque de se retrouver sans position dans la région pousse l’armée à se prononcer en faveur du maintien de Mayotte sous domination française. Le référendum est donc finalement organisé île par île en décembre 1974. Plus de 99% des Grand-Comoriens, des Anjouanais et des Mohéliens votent pour l’indépendance, mais 63% des Mahorais votent contre, après plusieurs années d’une propagande aux relents xénophobes des partisans de la «Mayotte française». Lorsque le dirigeant comorien Ahmed Abdallah déclare l’indépendance de l’archipel, les députés mahorais organisent un putsch et démettent le gouvernement comorien de ses fonctions à Mayotte. Dans le même temps, les indépendantistes mahorais sont poursuivis et humiliés lors d’une violente campagne de harcèlement. Ils sont finalement chassés du territoire, plus de 1500 d’entre eux étant envoyés sur les autres îles comoriennes.

            Les partisans de Mayotte française semblent ainsi avoir gagné leur combat. Mayotte reste sous le giron français et est maintenant séparée du reste des Comores. Cependant, leur campagne réclamait la départementalisation du territoire, censée garantir l’égalité avec le reste des citoyens français. Départementalisation que Paris refuse d’abord d’accorder à Mayotte, qui obtient le statut de collectivité territoriale, qui donne surtout au préfet des pouvoirs élargis. C’est que pour l’instant le pouvoir français ne sait pas trop ce qu’il va faire de ce territoire revendiqué par les Comores, avec le soutien de l’ONU qui condamne l’occupation française. Dans les années 1970-1980 son avenir est encore incertain, car la France tient en fait assez peu à ce territoire.

            Aux Comores d’ailleurs, l’indépendance est toute relative. Comme dans ses anciennes colonies d’Afrique, l’État français conserve un contrôle sur ce qui demeure son « pré carré ». Ainsi, Ahmed Abdallah, qui déclare l’indépendance le 6 juillet 1975, est chassé du pouvoir à peine quatre semaines plus tard. Ali Solihi fait son coup d’État en contact direct avec des dirigeants français. Mieux, il bénéficie de l’aide de Bob Denard, une sorte de Barbouze qui a fait les 400 coups (d’État !) en Afrique, et qui débarque aux Comores avec une poignée de mercenaires pour capturer Ahmed Abdallah et l’exfiltrer en France. Trois ans plus tard, en 1978, Denard est de nouveau sollicité par la France, cette fois-ci pour démettre Ali Sohili et rétablir Ahmed Abdallah dans ses fonctions. Sohili est exécuté pendant une soi-disant « tentative d’évasion » et Denard, qui commence à vieillir et à se lasser des coups d’État, reste sur l’île en tant que conseiller du président Ahmed Abdallah. Sur place, les habitants le surnomment le « vice-roi ». Il forme une garde présidentielle et recrute des copains à lui, des royalistes ou des anciens de l’OAS, qui s’intègrent sur l’archipel et s’accaparent des pans entiers de l’économie. On les appelle les « anges ». Ils imposent un régime de terreur sur l’archipel au bénéfice d’Abdallah, mais aussi des intérêts de la France, avec laquelle le lien est toujours maintenu, officieusement bien sûr.

            Je passe sur le rôle joué par Denard dans la discrète coopération entre la France et le régime d’apartheid sud-africain, ainsi que sur ses derniers exploits dans les années 1990, qui se solderont par sa condamnation à 5 ans de prison avec sursis en France, pour la forme. Tout ça pour dire que l’indépendance des Comores demeure toute relative. Et si l’archipel fait face à la misère et à la corruption, la France n’y est pas pour rien. Elle permet, à tous ceux qui mettent en doute les bienfaits du maintien de la présence française à Mayotte, de dire « mais regardez les Comores. Vous trouvez qu’ils s’en sortent mieux ? ».

Mayotte : une colonie française

            Dans les années 1990-2000, le temps des barbouzes arrivait sur sa fin. Il devient en effet de plus en plus difficile d’assumer agir par l’intermédiaire de mercenaires à la solde de l’impérialisme français. La France fait donc le choix de renforcer ses liens avec Mayotte, qui lui garanti une présence solide dans la région du canal du Mozambique, par lequel transite quand même 30 % du commerce maritime mondial. Elle y renforce donc sa présence militaire et finit par acter la départementalisation de l’île en 2011, accordant ainsi aux élites mahoraises ce qu’elles réclamaient depuis des décennies. Pour autant, est-ce que cela signifie que l’égalité réelle a été obtenue et que Mayotte est devenue un département comme un autre ?

            Une telle affirmation semble difficile à défendre. Un département comme un autre, cette île où l’accès aux soins, à l’école, à l’eau potable ne sont pas garantie ? Le système scolaire est tellement inadapté que les élèves viennent à l’école par roulement. Un groupe le matin, un groupe l’après-midi. Le département est le plus pauvre de France. La moitié de la population vit avec moins de 260 euros par mois et le taux de chômage est de 34 %, soit deux fois plus qu’en métropole. Près d’un tiers de la population vit dans des bidonvilles, sans accès à l’eau ou à l’électricité. Mais à part ça, que ce soit du côté de l’état colonial ou de ceux qui s’en font le relais sur l’île même : les Mahorais sont des Français comme les autres.

            Il est d’autant plus difficile de ne pas pouvoir la situation coloniale dans laquelle se trouve le territoire lorsque l’on se penche sur les différences qui existent à l’intérieur même de la société mahoraise entre Européens et Africains. Le blanc européen est clairement un privilégié à Mayotte. Le taux d’emploi est de 80 % chez les natifs de la métropole, contre 34 % chez les natifs de Mayotte. Bien évidemment, il n’y a pas d’Européens dans les bidonvilles, ceux-ci ont accès à des logements bien plus facilement que les natifs. Ils vivent dans ce que les Mahorais appellent des Mzunguland (des villes de colon). Des cités de construction récente, avec des appartements et des maisons modernes, fermées du reste de la ville par un portail avec un gardien. Et ce, à quelques pas des bidonvilles. Comme quoi il est possible de construire des logements pour accueillir les fonctionnaires de la métropole. Mais pour loger les Mahorais, c’est autre chose…

            Les fonctionnaires européens bénéficient d’un certain nombre de privilèges par rapport à leurs collègues mahorais. Ils bénéficient de l’indexation de leur salaire censé s’adapter à la vie chère sur l’île dont le taux est fixé à 40 % du traitement de base. A ça s’ajoute une prime d’éloignement. Pour un enseignant, ça représente l’équivalent de 5 mois de salaires par an. Des dispositifs hérités de la période coloniale qui servent à rendre le territoire « attractif », mais qui instaurent de fait une hiérarchie dans le secteur public entre le travailleur mahorais et hexagonal. Ajoutons à cela le fait que la seule langue officielle est le français, que 36 % des Mahorais ne maîtrisent pas. 

            Malgré cette situation coloniale qu’on vient de décrire, il n’y a pas ou peu d’organisations indépendantistes sur l’île depuis qu’elles ont été chassées en 1975. Si la population est consciente de ces inégalités et qu’elle n’hésite pas à les dénoncer, cela ne s’accompagne pourtant pas d’une remise en cause de la présence française sur l’île. Au contraire, pendant des années, la départementalisation a représenté un dogme qu’il était difficile de remettre en cause. Encore aujourd’hui, l’émancipation pour beaucoup doit passer par l’égalité avec le reste des citoyens français et par l’assimilation. Une égalité qui est pourtant illusoire et incompatible avec la situation de colonisation dans laquelle se trouve le territoire. Faute de perspectives politiques, la colère et la frustration que génère cette situation se tournent non pas contre la puissance coloniale, mais contre un ennemi fabriqué de toute pièce, tant par l’État que par les élites mahoraises : le comorien.

La fabrique de l’étranger

            On l’a dit, les Comores ont toujours constitué une unité à travers l’histoire. Les Comoriens forment un seul et même peuple, qui partage la même langue, la même culture et la même religion, malgré les particularités qui existent entre les différentes îles. Il a donc fallu, à partir de 1975, créer de toute pièce une frontière qui n’existait pas entre Mayotte et les autres îles des Comores. Le résultat en est aujourd’hui la multiplication des violences et des discours de haine à l’égard des Comoriens et une progression fulgurante de l’extrême droite sur l’île. En 2022, Marine Le Pen est arrivée en tête des suffrages à la présidentielle sur l’île. Aux dernières législatives, Mayotte a élu une députée RN Anchya Bamana et obtenait pour la première fois des députés dans les circonscriptions d’outre-mer. Qu’un parti raciste comme le RN fasse ses meilleurs scores dans un territoire comme Mayotte, majoritairement habité par des noirs et des musulmans, semble étonnant. Et pourtant, depuis la campagne de l’Action française jusqu’à aujourd’hui, le compagnonnage des notables mahorais avec l’extrême droite a fini par permettre aux arguments xénophobes d’infiltrer toute la société. Pour justifier la séparation, il a fallu faire du comorien un étranger. Pour la maintenir, il faut faire de cet étranger une menace.

            Aujourd’hui, les élus mahorais se font le relais d’une version tropicalisée du grand remplacement. « Il y a une volonté de colonisation par les Comores » déclare le député Mansour Kamardine en 2023. « Si on laisse faire l’immigration, il y aura bientôt plus d’étrangers que de français à Mayotte » disait déjà Mhamadi Abou en 2008. Ici, l’étranger n’est pas le colon européen. C’est le comorien, qui est pourtant né sur le même territoire, parle la même langue, partage la même culture que le mahorais. Pour faire de lui un étranger, il a fallu des années de politiques et de discours racistes, mis en place par le pouvoir colonial et les autorités locales.

            En 1995, le premier ministre Édouard Balladur met en place un visa pour tous les ressortissants comoriens souhaitant se rendre à Mayotte. C’est une nouveauté, car jusque là, les Comoriens pouvaient se rendre à Mayotte quasiment sans contraintes. Ils étaient censés quitter le territoire au bout de trois mois, mais dans les faits, il n’y avait pas de contrôles. On circule alors entre les îles de l’archipel, pour aller voir sa famille ou pour travailler quelques semaines. Mais avec la mise en place du visa Balladur, la catégorie des « clandestins » fait son apparition. Leur part dans la population passe de 15 % en 1990 à 48 % en 2017. L’obtention du visa et la traversée étant plus difficiles, les Comoriens restent maintenant sur l’île et s’y installent durablement. La traversée des 70 km de mer qui séparent Mayotte d’Anjouan, à bord de Kwassa-Kwassa (des petites embarcations de fortune) est de plus en plus difficile avec les contrôles de la police aux frontières. Entre les années 1990 et aujourd’hui, il y aurait eu environ 10 000 morts dans ce bras de mer, qui est le plus important cimetière marin au monde. Des morts qui, bien sûr, n’existaient pas avant la mise en place du visa Balladur.

            Après l’instauration de cette frontière, la seconde étape fut celle des expulsions. Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, lance la chasse aux expulsions. En 2005 il fixe l’objectif de 12 000 expulsions. Seules 6000  sont effectivement réalisées. Mais en 2007 l’objectif est dépassé avec 13 000 reconduites à la frontière. Aujourd’hui le record a largement été explosé avec 27 000 reconduites en 2019, ce qui représente 60 % de la population (c’est comme si on avait expulsé 6 millions de personnes de l’Hexagone). Pour atteindre de tels chiffres, l’État passe outre la plupart des lois censées s’appliquer. Les Comoriens sont souvent expulsés dans la journée suivant leur arrestation. Ils n’ont pas la possibilité de faire un recours auquel ils sont censés avoir droit. Les Comoriens présents sur le territoire depuis de nombreuses années et qui pourraient prétendre à un titre de séjour sont eux aussi expulsés sans délai.

            Cette politique d’expulsions massives a des conséquences dramatiques. Dans un récent documentaire sur France 5, une mère de famille qui élève seule ses 4 enfants, tous nés à Mayotte, raconte avoir été expulsée sans ménagement par la police. Elle a dû refaire la traversée en Kwassa-Kwassa et vit maintenant dans la peur d’être de nouveau séparée de ses enfants. Plus globalement, ce sont des milliers de parents qui se retrouvent ainsi arrachés à leurs enfants du jour au lendemain. En 2008 on recense 173 enfants abandonnés après que leurs parents aient été expulsés. En 2012 on en compte 3000, et aujourd’hui cela doit être beaucoup plus. Ces enfants livrés à eux-mêmes et qui sont rarement pris en charge par l’État finissent bien souvent par former des bandes qui vivent au jour le jour et sombrent vite dans la délinquance. Les problèmes d’insécurité régulièrement mis en avant en ce qui concerne Mayotte sont une réalité. La criminalité, les règlements de compte, les prises d’otage et les cambriolages sont monnaie courante sur l’île. On enregistrait 813 délits en 1998, en 2007 c’est 2 200 et en 2022 c’est 12 000.

            Cette situation est le produit direct de la politique de l’État français. En séparant des familles par milliers, il crée les conditions pour que des jeunes sombrent dans la délinquance. Même ceux qui sont nés à Mayotte, y ont vécu toute leur vie, sont dans l’impossibilité d’obtenir la nationalité à leur majorité. Toutes les portes leur sont fermées. Et ils savent qu’ils peuvent être déportés du jour au lendemain. Cette injustice et cette exclusion sont vivement ressenties et poussent à la violence.

            La seule politique de l’État français est de poursuivre les expulsions en masse et d’envoyer toujours plus de forces de police et de gendarmerie sur l’île. L’État distille l’idée que la criminalité est du seul fait des étrangers et donc qu’il faut renforcer les mesures anti-immigration. D’où la remise en cause du droit du sol par Darmanin. D’où aussi les opérations de décasage, en fait de démolition des bidonvilles à coups de pelleteuses, qui touchent aussi bien les Comoriens que les Mahorais. Chaque années, des centaines d’habitations de fortune sont détruites, sans qu’aucun plan de relogement soit fait pour les habitants. Dans ces conditions, la catastrophe qu’a représentée le cyclone Chido était largement prévisible.

Après Chido, la poursuite des attaques xénophobes

            À peine deux semaines avant le passage de Chido, la préfecture faisait raser le quartier de Mavadzani, forçant près de 4 000 personnes à reconstruire leur case, en urgence, un peu plus loin. La seule politique de l’État face aux bidonvilles, c’est la destruction. Depuis deux ans, un programme de construction est à l’arrêt, car l’État exige du constructeur une assurance dommage-ouvrage, qu’aucune compagnie d’assurance ne veut fournir à Mayotte. Prétexte commode pour ne rien faire et retarder les investissements sur l’île.

            Une fois le cyclone en approche, les consignes de la préfecture de se confiner dans un abri en dur étaient donc irréalisables pour bien des habitants. Les 10 000 places d’urgence proposées étaient insuffisantes, et la plupart des Comoriens ont refusé de s’y rendre de peur qu’il ne s’agisse d’un piège pour les rafler. Il n’y a eu en amont aucune préparation des secours à acheminer dès la fin du cyclone, que ce soit en termes de matériel, de vivres ou d’équipes techniques alors que les ravages du cyclone annoncé étaient plus que prévisibles. Les premières distributions d’eau et de nourriture ont commencé plus de quatre jours après le passage de Chido. Et la majorité des habitants ne les ont tout simplement pas reçus. C’est la solidarité immédiate de la population qui a permis de pallier au plus urgent, avec des distributions de nourriture et d’eau dans les bidonvilles.

            Incapable de faire face à l’urgence, l’État s’est empressé de désigner un bouc émissaire : les immigrés, pourtant les principales victimes du cyclone. Retailleau aura tenu trois jours après le passage de Chido, trois jours avant de parler des immigrés, en écrivant sur X « On ne pourra pas reconstruire Mayotte sans traiter, avec la plus grande détermination, la question migratoire ». Le Pen en a rajouté une couche en se rendant sur l’île où elle est quasiment en terrain conquis. Manuel Valls, ministre de l’Outre-Mer a quant à lui fait passer une loi pour restreindre encore plus le droit du sol à Mayotte. Maintenant, un enfant né à Mayotte pourra accéder à la nationalité française à sa majorité uniquement si ses deux parents sont présents légalement depuis trois années avant sa naissance… Autant dire qu’il s’agit d’une suppression pure et simple du droit du sol, l’immigration légale à Mayotte étant depuis de nombreuses années impossible. Le Pen a sauté sur l’occasion pour affirmer son objectif de supprimer le droit du sol sur l’ensemble du territoire national.

            Quant au plan « Mayotte debout » présenté par Bayrou, il prévoit diverses attaques contre les plus pauvres et les immigrés. Il prévoit notamment l’interdiction des bidonvilles : mesure inapplicable, mais qui conduira à une chasse à l’homme encore plus féroce. Dès le 3 janvier, le préfet prenait d’ailleurs un arrêté pour réserver la vente de tôles aux entreprises et aux particuliers pouvant fournir un justificatif de domicile.

            Cette politique raciste est commode car elle permet à l’État de cacher ses responsabilité et de tourner la colère de la population vers les immigrés comoriens. Depuis plusieurs années déjà des collectifs de mahorais se forment pour aller empêcher l’accès des comoriens aux préfectures et donc les empêcher de faire leurs démarches. Quelques jours après le cyclone, des habitants réclamaient qu’on chasse les comoriens des centres d’hébergement d’urgence pour les réserver aux français. L’État fait monter la tension entre ceux qui s’estiment mahorais et ceux qu’on considère comme des étrangers. Mais au final ce sont tous les habitants de l’île qui font les frais de la politique coloniale.

Quel avenir pour Mayotte ?

            Alors quel avenir pour ce territoire, 101e département français, qui a été violemment arraché à l’archipel comorien, mais dont l’égalité tant revendiquée par la population semble inatteignable ? La départementalisation obtenue en 2011 ne s’est pas révélée être le paradis promis par l’élite mahoraise. Cet échec a poussé la population à réagir, par des grèves et des mobilisations. Il y a eu les manifestations contre la vie chère en 2011, la grève générale de 2016 en faveur de « l’égalité réelle », des mobilisations en 2023 contre la pénurie d’eau… Mais cette colère a aussi pris pour cible le bouc émissaire désigné par l’État : les Comoriens. Et les mouvements xénophobes semblent prendre le dessus sur les mobilisations sociales.

            Cette situation est le produit de la politique coloniale française, mais aussi du choix fait par les élites mahoraises de refuser l’indépendance. Ce faisant, ils ont fabriqué une frontière de toute pièce entre Mayotte et les Comores et ils ont divisé une population jusque-là unie. Ils ont fait gober aux Mahorais qu’il valait mieux être français plutôt que comoriens. Macron disait il y a quelques semaines aux mahorais : « Vous êtes contents d’être en France. Si c’était pas la France, vous seriez 10 000 fois plus dans la merde ». Mais force est de constater que cette politique d’assimilation est une impasse. Pour en finir avec la domination coloniale et avec la misère, les Mahorais devront cibler le bon ennemi, à savoir le colonisateur français. Pour changer leur sort, ils ne pourront compter que sur eux-mêmes, sur leurs luttes et pas sur les belles promesses d’égalité de la République bourgeoise. Ils devront rompre avec cette élite politique qui, pendant des années, a alimenté la haine du Comorien tout en saignant l’ensemble des habitants de l’île. Rompre avec les idées xénophobes et les illusions d’intégration que les classes dirigeantes ont distillées pendant des décennies n’est pas une tâche évidente. Mais nous sommes convaincus que c’est la seule voie possible pour les Mahorais et les Comoriens. C’est à celle-ci que devrait s’atteler un parti communiste révolutionnaire.

02 mars 2025