Il y a 80 ans, l’armée rouge entrait à Auschwitz [Topo WEF Mars 2025]

1.Quelques problèmes en guise d’introduction

Le 27 janvier 1945, la 322ème division de fusiliers de l’Armée rouge a ouvert le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne, dans le cadre d’une offensive menée le long de la Vistule. Elle y découvre 7 000 détenus. 1 100 000 personnes ont trouvé la mort dans ce qui a été le plus grand camp d’extermination créé par les nazis. Cette sinistre organisation d’extermination comprenait aussi les camps de Treblinka, Sobibor, Majdanek et tant d’autres.

Tâchons à notre tour, « d’entrer à Auschwitz », qui symbolise  le summum, le résumé le plus immonde de la Shoah. Essayons d’y voir un peu plus clair dans les ténèbres des camps, à la fois un sujet difficile à aborder par l’étendue de l’horreur (1), mais encore parce que tout ce qu’on entend dessus, l’analyse des musées ou des programmes d’histoire, est insuffisante (2). Et on le verra aussi, l’analyse de certains marxistes, ou celle que les détracteurs du marxisme l’accusent de tenir, platement « matérialiste/économiste », amène à se tromper (3).

  1. Déjà Auschwitz résume dans son histoire la pluralité de déterminations qui a produit la Shoah. Le camp se situe à la jonction du système ferroviaire d’Europe centrale, qui en avait fait à la fin du 19e et au début du 20e siècle une station essentielle dans la migration saisonnière des travailleurs agricoles polonais allant travailler en Autriche et en Allemagne. La petite ville galicienne d’Oswiecim était devenue le site, d’abord, d’un camp de concentration nazi au service de la terreur exercée dans la Pologne fraîchement conquise ; puis un centre pour les plans d’Himmler de réinstallation d’Allemands ethniques dans les fermes volées à leurs propriétaires polonais expulsés ; puis, du fait de sa proximité avec le bassin houiller de Haute Silésie et de la disponibilité de prisonniers de guerre soviétiques comme main d’œuvre servile, l’usine de caoutchouc synthétique d’I.G. Farben ; et enfin, le camp d’extermination dans lequel ont été anéantis tant de Juifs européens. Si l’histoire de ce camp résume à grands traits la barbarie nazie, comment la comprendre ? Qu’est-ce qui a amené ces mutations, qu’est-ce qui explique ce procédé industriel de destruction des juifs d’Europe ?
  2. Les discours officiels répètent l’horreur et le « devoir de mémoire » à grands coups de “plus jamais ça”. Ces discours s’accompagnent de l’idée que la Shoah sortirait du domaine de l’analyse ou qu’elle serait uniquement le fruit de “la folie humaine”. Oui, disons “plus jamais ça” mais alors il s’agit de comprendre les racines du phénomène pour pouvoir lutter contre sa reproduction. Compliqué pour des gouvernements bourgeois car une compréhension réelle de la Shoah reviendrait à mettre sur le banc des accusés tout le système qui a permis cette horreur et tous ceux qui ont été incapables de l’empêcher. Car les grandes commémorations de nos chefs d’Etat brillent par leur  hypocrisie : les génocides continuent sous leur œil bienveillant… et ce fut aussi le cas pour le génocide des juifds d’Europe ! Quelles sont les limites de l’historiographie officielle de la Shoah, et des discours des manuels d’histoire qui présentent la Seconde Guerre mondiale comme la lutte de la démocratie contre la barbarie ?
  3. Mais à l’inverse, le matérialisme historique ne se réduit pas à penser que chaque événement de l’histoire procède de calculs économiques de taux de profit par la bourgeoisie, que Auschwitz fut créée avec comme but d’ alimenter les bénéfices d’IG Farben, qui y avait une usine.

Nous devons bien sûr replacer  le génocide des juifs dans le contexte des tendances générales du capitalisme, de l’impérialisme pourrissant et de la guerre impérialiste poursuivie par l’Allemagne, mais une fois dit cela, le problème reste entier :

Comment notre analyse du fascisme, qui fut notamment développée par Léon Trotsky, nous permet-elle de comprendre l’antisémitisme nazi et la Shoah ?

Auschwitz, et toute la Shoah, c’est le grand crime de la Seconde guerre mondiale, qui est la toile de fond de ces horreurs ; c’est aussi, sans conteste, le crime commis par le régime nazi, le régime fasciste par excellence. Finalement, c’est l’expression la plus crue de de l’antisémitisme nazi, toute une idéologie qui alimentait l’extermination. Alors, c’est quoi au juste la Deuxième guerre mondiale ? Le fascisme allemand ? Et comment expliquer cette idéologie, cet antisémitisme racial poussé à son extrême : l’extermination d’un peuple du fait de sa religion ?

Voilà, en gros, les trois parties que nous aborderons.

2. C’est quoi la Seconde Guerre mondiale ?

Toile de fond du génocide, la Seconde Guerre mondiale est le résultat de la lutte entre les puissances capitalistes, ces pays impérialistes au sein desquels les grands monopoles industriels étouffent, cherchent à se découper des colonies, des débouchés extérieurs pour vendre leurs marchandises, pour y investir leurs surplus de capitaux et y avoir un accès privilégié aux matières premières.

C’était déjà la cause de la première guerre mondiale : l’Allemagne, arrivée tardivement sur la scène capitaliste européenne s’était formidablement développée, ses banques et ses industries rivalisaient avec celles de l’Angleterre et de la France. Mais contrairement à ces dernières, qui avaient construit leurs empires durant des décennies, l’Allemagne des grands magnats des monopoles n’avait pas d’empire colonial. Les capitalistes allemands visaient le repartage du monde : repartage de l’Afrique, de l’Asie, de l’Europe de l’Est.

Or, la première guerre mondiale se solde par la défaite de l’Allemagne. Les puissances victorieuses lui font payer le prix. La France, le Royaume-Uni et les USA de Wilson sont tout autant impérialistes que l’Allemagne. Elles veulent éliminer leur concurrent commun et en tirer de gros bénéfices pour leurs bourgeoisies respectives. Le traité de Versailles met l’Allemagne à genou, lui fait payer de lourdes réparations et lui interdit d’avoir une armée de plus de 100.000 hommes. En 1920, la France occupe la Ruhrgebiet, riche région industrielle allemande. Rien de tout cela n’empêche la venue d’une prochaine guerre.

Le capitalisme, après la relative bonne situation de l’après-guerre, s’essouffle. La crise de 1929, qui perdure dans les années 1930 est le symptôme du capitalisme pourrissant, qui ne trouve plus d’issue, d’autant plus en Allemagne, qui n’a pas encore remboursé les dettes de Versailles.

La bourgeoisie allemande va à nouveau se lancer dans une guerre mondiale, pour piller et annexer de nouveaux territoires, contester l’équilibre entre puissances issu de 1918. Pour cela, elle devra néanmoins se reconstituer une armée, mettre en route l’économie de guerre et mater la résistance ouvrière.

Mais les Etats-Unis aussi veulent un repartage du monde, et profiter d’une nouvelle guerre impérialiste. Pour se tailler la part du lion dans la domination du monde, pour définitivement écraser l’Europe, réorganiser le monde selon les intérêts de ses grands groupes capitalistes étatsuniens. C’est d’ailleurs à l’issue de la guerre que les USA forceront les vieux pays européens à indexer leurs monnaies sur le dollar, et à ouvrir les marchés de leurs anciennes colonies au libre-échange, c’est-à-dire aux capitaux américains.

Bref, la Seconde Guerre mondiale n’a pas été la croisade libérale contre la barbarie nazie. Elle a été avant tout et surtout une guerre impérialiste, une guerre pour la domination du monde par des classes de capitalistes de tel ou tel pays, en concurrence entre eux.

3. C’est quoi le fascisme ?

3.1) La domination « musclée » du grand capital ?

La bourgeoisie, classe dominante sous le capitalisme, cherche à se maintenir en tant que telle, à mener sa politique industrielle, sa guerre de classe sans cesse contre toute la classe ouvrière et les autres classes de la société. Dans l’histoire, elle a pris différentes formes pour sa domination politique selon les contextes politiques et ses besoins  : tantôt des républiques parlementaires, tantôt des monarchies constitutionnelles, tantôt de sanglantes dictatures militaires. Dire cela ne veut pas dire qu’en tant que révolutionnaires, nous sommes indifférents à la forme que prend la dictature de la bourgeoisie bien sûr.

« Le fascisme est le bras armé du grand capital. » Cette affirmation est-elle vraie ? On pourrait croire : après tout, Hitler a été financé par les grands monopoles industriels, notamment de l’industrie lourde, comme ces fameux Thyssen, Krupp ou IG Farben. Néanmoins, le fascisme présente des caractéristiques différentes d’une dictature militaire classique au service du grand capital et au moyen des moyens de répression de l’Etat : armée, police, tribunaux.

3.2) Une contre-révolution préventive…

Après la révolution russe de 1917, une vague de révolutions a secoué l’Europe. L’Allemagne, qui est en train de perdre la Première Guerre mondiale, est secouée par une révolution dès novembre 1918, qui précipite la fin du conflit. Cette révolution n’aboutit pas, faute d’un parti révolutionnaire capable de la mener à bien, mais les convulsions sociales continuent, les grèves de masses se succèdent, des millions d’ouvriers accèdent à la conscience politique. Ceux qui hier votaient pour les partis royalistes sont maintenant syndiqués, diffusent les tracts socialistes ou communistes. En 1920, puis 1923, de nouvelles révolutions échouent en Allemagne. Mais si la bourgeoisie n’a pas perdu tout son pouvoir, elle doit désormais composer avec un prolétariat organisé dans les deux grands partis : le KPD et le SPD. Dans les grandes usines notamment, les patrons ont dû signer des conventions collectives, avec des salaires garantis, des congés… À chaque grève, si la police essaie de déloger le piquet de grève, elle se fait violemment refouler. Et au Parlement, des centaines de sièges sont occupés par les députés des partis ouvriers.

Tout cela n’est pas du goût de la bourgeoisie allemande, qui réfléchit sérieusement, à la fin des années 20, à se remettre en guerre pour le partage du monde. Elle voudrait aussi se débarrasser de ce prolétariat organisé et de ses acquis sociaux, autant de freins pour remettre en marche la machine à profit qui commence à se gripper, et qui plante carrément avec la crise de 1929. Si elle pouvait se débarrasser une bonne fois pour toutes de ces coopératives ouvrières, de ces associations, de ces partis et de ces syndicats, avec leurs centaines de milliers d’ouvriers communistes et socialistes, leurs millions de syndiqués, et avec leur milices armées. Et finalement, si elle pouvait, en matant une bonne fois pour toutes la classe ouvrière, faire une contre-révolution préventive, cela lui éviterait bien des ennuis. Et permettrait de rétablir ses taux de profit.

Pourtant, c’est justement parce que le prolétariat est si fort que les moyens habituels dont la bourgeoisie dispose ne lui suffisent plus. La police est mise en échec dans les combats de rue. L’armée, très affaiblie par le traité de Versailles, ne pèse pas bien lourd.

“Pire” pour la bourgeoisie, face à la crise et à la montée énorme du chômage au montée des années 1930, les masses ouvrières se radicalisent et pourraient bien reprendre le chemin de la révolution… Déjà, les lois que le Parlement promulgue pour limiter les grèves sont peu appliquées, et les grèves sans préavis et hors de tout cadre légal sont monnaies courantes.

3.3) …portée par un mouvement de masse de la petite-bourgeoisie.

Il existe néanmoins une autre force montante dans la société, une force supplétive, qui peut permettre au grand capital de mater ces ouvriers qui ne se tiennent pas sages et sont organisés dans d’immenses organisations de classe.

Certains industriels vont encourager le mouvement fasciste, qui n’est à l’origine que des bandes de nervis musclés, des anciens officiers et d’autres brigands, que les patrons embauchent pour briser les grèves. Hitler fonde le NSDAP, le parti national-socialiste des travailleurs allemand. Il réussit à fédérer sous son autorité, à la fin des années 20, les différents groupes armés fascistes sous sa tutelle. Ce parti plutôt petit, avec ses fameuses sections d’assaut, les SA, explose en taille à la faveur de la crise de 1929, terreau fertile pour sa propagande, qui se nourrit de la peur des petits bourgeois du déclassement, pour la transformer en haine du prolétariat. De 2,8% aux élections en 1928, le NSDAP passe à 18% en 1930, puis 37% en 1932.

Cependant, fascisme n’est pas qu’un parti, c’est aussi un mouvement de masse. Et il représentait un moyen beaucoup plus efficace de mener à bien cette tâche de « contre-révolution préventive » que les forces conventionnelles de l’État. En 1932, Trotsky écrit ces lignes : « Le régime fasciste voit son tour arriver lorsque les moyens « normaux », militaires et policiers de la dictature bourgeoise, avec leur couverture parlementaire, ne suffisent pas pour maintenir la société en équilibre. À travers les agents du fascisme, le capital met en mouvement les masses de la petite bourgeoisie enragée, les bandes des lumpen-prolétaires déclassés et démoralisés, tous ces innombrables êtres humains que le capital financier a lui-même plongés dans la rage et le désespoir. La bourgeoisie exige des fascistes un travail achevé (…) Et les agents du fascisme utilisant la petite bourgeoisie comme bélier et détruisant tous les obstacles sur leur chemin, mèneront leur travail à bonne fin. » (La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne)

Tout est dit. Les artisans, les commerçants, les fonctionnaire ou les professions libérales, tous ces gens qui étaient respectés dans la société, que l’on appelait Herr Doktor, Professor, ou que l’on appelait au front Major ou Sergent, avec révérence… tous ceux-là se retrouvent soudainement déclassés ou menacés de l’être. La crise de 1929, qui fait exploser le chômage, y contribue énormément. La concurrence des grands magasins, des grands capitalistes, écrase encore plus les petits bourgeois. Ils seront les troupes que recruteront les fascistes : leur peur de devenir des prolétaires sera transformée en haine du prolétariat.

Les nazis soudent leurs troupes dans la haine de la classe ouvrière, et de tous ces marxistes. La république, les libéraux, les socialistes, le parlement, les communiste : tous des marxistes à éliminer. Hitler révèle dans ces discours la première logique du fascisme : quoi de mieux pour mobiliser qu’écraser ceux qui sont encore en bas ? La petite bourgeoisie, impuissante face au grand capital, espère désormais reconquérir sa dignité sociale en écrasant les ouvriers.

3.4) Mouvement qui amène au pouvoir (d’état) toute la fange raciste de la société

Face à l’impuissance des partis ouvriers, et avec le soutien de la grande bourgeoisie, Hitler et ses masses de chemises brunes vont donc prendre le pouvoir.

D’autres formations détaillent la venue des fascistes au pouvoir mais juste pour souligner que ce soutien de la grande bourgeoisie est aujourd’hui renseigné historiquement. A ce titre, on peut conseiller le premier chapitre du livre d’Eric Vuillard (“l’ordre du jour”) qui montre la bourgeoisie allemande faire le choix du fascisme.   

Mais ce soutien de la bourgeoisie est aussi un soutien contraint (le même livre le montre d’ailleurs). Si elle avait pu le faire, elle aurait sans doute préféré mater les ouvriers à l’aide des moyens conventionnels de répression. Nul doute que les généraux de l’armée, comme ces barons de Metternich au prestige ancien, rechignent à la vue des chemises brunes, anciens bouchers ou anciens médecins, qui viennent occuper des postes au ministère des armées. Nul doute qu’en laissant le contrôle de l’État à ces masses en mouvement, la bourgeoisie craint aussi de perdre un peu de son contrôle absolu sur la production. Que les patrons des usines Siemens n’ont pas apprécié quand, après la prise du pouvoir en 1933, les ouvriers des cellules nazies dans chaque atelier se sont mis à les tutoyer.

C’est le prix, un peu contraint, que la bourgeoisie est prête à payer pour que les masses nazies liquident physiquement les organisations ouvrières. D’abord, en arrêtant des dizaines de milliers de chefs communistes et socialiste, en interdisant dès mars 1933, au prétexte de l’incendie du Reichstag, le parti communiste. En dissolvant les syndicats, les forçant à disparaître derrière le “Front du travail”. Et puis c’est la liquidation physique : à Berlin, les Sections d’Assaut, SA nazies, opèrent 150 Folterstätter, des sites de torture, dont un qui est tout simplement l’ancien siège du parti communiste. Dès 1933, 70 camps improvisés servent à concentrer les militants ouvriers en tous genres, tenus par la SA, la SS, et parfois la police. L’extermination du mouvement ouvrier organisé se poursuit et s’organise, on peut citer à cet effet le camp de Buchenwald, en Thuringe, pas loin de Weimar, de 1937 à 1945. Peu de chiffres précis existent, mais au moins plusieurs dizaines de milliers de communistes, socialistes, syndicalistes seront tués entre 1933 et 1945.

Le mouvement fasciste amène au pouvoir avec lui la fange de la société, ses éléments les plus arriérés, les plus racistes et brutaux. C’est l’accession au pouvoir d’un mouvement soudé par une idéologie non seulement anti-ouvrière, mais aussi profondément antisémite. Peu importait aux patrons qui financèrent et soutinrent Hitler qu’il soit porté par des excités racistes aux projets criminels. Pour eux, il fit le job, il écrase la classe ouvrière et ses organisations dans le sang, et prépara l’Allemagne à la guerre. Il commença par l’extermination sanglante du mouvement ouvrier que je viens de décrire. Et pourtant, dans ce même mouvement, il s’engageait dans la spirale que nous allons essayer de comprendre, et que l’on appelle Shoah.

Car si la seconde guerre impérialiste est la toile de fond de la Shoah, si le fascisme en est la force motrice, il reste bien la question centrale de questions cet antisémitisme viscéral qui a donné lieu au un massacre de millions de personnes.

4. C’est quoi l’antisémitisme nazi ?

4.1) Le terreau fertile de l’antisémitisme en Europe

A l’époque féodale, les juifs d’Europe était surtout définis par leur place dans les rapports de production. C’était un groupe aux pratiques religieuses et culturelles diverses, mais qui occupait le rôle d’intermédiaire commercial nécessaire aux seigneurs, mais auquel ceci vouaient une haine antisémite du fait qu’ils leur prenaient une partie de leurs ressources. Cette époque féodale a subsisté plus longtemps en Europe de l’Est qu’à l’Ouest. En Hongrie ou en Ukraine, les juifs étaient très souvent, jusqu’au début du XXe siècle, le lien entre les seigneurs et les paysans, s’occupant de l’affermage, des impôts et du commerce.

Mais le capitalisme détruit ces anciens rôles sociaux, comme pour d’autres groupes constitués du féodalisme. La différenciation de classes s’opère, soit que certains juifs deviennent eux-mêmes des capitalistes, soit, pour la plupart, que la misère les poussent à devenir des prolétaires. Et une partie d’entre eux reste tant bien que mal à ces métiers historiques de commerçants, d’artisans, d’intermédiaires économiques… bref de petits bourgeois.

En 1933, il y avait en Allemagne 525 000 juifs, soit 0,75% de la population. C’est beaucoup moins que dans les pays de l’Est, comme la Pologne ou la partie européenne de l’URSS. Mais il y a une forte immigration juive venue de l’Est, et particulièrement de Pologne, de Lituanie et d’Ukraine, après la première guerre mondiale. Et si elle se tarit un peu, cela suffit à donner aux idéologues fascistes leur ennemi tout trouvé. Il y a assez de marxistes et de dirigeants ouvriers juifs, il y a juste assez de capitalistes juifs pour qu’on les pointent du doigt et les mettent en exergue. Mais surtout il y a assez de Juifs appartenant aux classes moyennes, aux professions libérales, assez de petits boutiquiers, de médecins, d’avocats, de journalistes, d’écrivains, d’artistes juifs, haïs de leurs concurrents « aryens », pour que, le jour venu, l’on déchaîne contre eux la fureur populaire.

4.2) L’idéologie raciste, le rôle de l’antisémitisme dans le nazisme (Leon, Guérin)

Une fureur qui sera menée sous le drapeau de l’idéologie nazie, une idéologie antisémite, que nous devons comprendre pour comprendre la Shoah.

« L’idéologie est un processus que le soi-disant penseur accomplit bien avec une conscience, mais avec une conscience fausse. Les forces motrices véritables qui le meuvent lui restent inconnues, sinon ce ne serait point un processus idéologique. Aussi s’imagine-t-il des forces motrices fausses ou apparentes. » (Engels à Mehring, 14 juillet 1893)

S’il y a donc un terreau particulier au développement de l’antisémitisme, ce sont des forces motrices fausses et apparentes seulement qui animent les discours de Hitler. La domination imaginée, le complot juif, voilà les forces apparentes de l’idéologie nazie. Ainsi Les protocoles des Sages de Sion, un faux document inventé par la police secrète du tsar de Russie en 1903, est devenu rapidement un best-seller antisémite. Les protocoles décrivent comment les juifs se prépareraient, dans l’ombre, à prendre le pouvoir absolu. Hitler, dans Mein Kampf, y voit la preuve du complot juif qui s’appuie à la fois sur les spéculateurs capitalistes juifs, et les bolchéviques, juifs eux aussi, pour prendre le pouvoir sur le monde.

Mais une force motrice du racisme des années 30, c’est aussi l’impérialisme en fin de compte. La race qui lutte pour son espace vital apparaît à première vue comme l’idéologie dont s’affuble l’impérialisme expansionniste. Un racisme tourné contre l’extérieur, au service de l’expansion allemande : contre les slaves, les juifs de l’Est, les anglo-saxons. Un racisme tourné vers les juifs “ennemis de l’intérieur”, dans le climat de concurrence acharnée que met en place le capitalisme : concurrence entre travailleurs, au chômage, pour trouver un emploi, concurrence entre commerçants, petits-bourgeois écrasés par la crise.

Cette petite-bourgeoisie qui trouve sur son chemin le « juif puissance d’argent » ou le juif qui s’occupe de l’affermage et des impôts pour les seigneurs à la campagne, est une classe bâtarde, qui veut être anticapitaliste sans cesser d’être capitaliste. Avec toute une histoire de théoriciens, comme Proudhon, qui dénoncent l’hyper-capitalisme, le capitalisme libéral, le capitalisme spéculatif et mauvais… et en Allemagne dans les années 30, le capitalisme parasitaire juif versus le capital productif national.

Le racisme canalise l’anticapitalisme primaire de la petite-bourgeoisie, qui perçoit sa ruine imminente, dans la direction d’un capitalisme antérieur rêvé, mythique, mais qui garde une apparence suffisante. C’est aussi le cas de l’anticapitalisme d’une partie de la classe ouvrière, surtout de celle dans l’artisanat et les petites entreprises, sous influence de la petite-bourgeoisie. Et ce racisme fusionne tout dans un gloubiboulga : ses origines (antisémitisme religieux et racial), les classes sociales (fondues dans la race aryenne) et fusionne surtout les “ennemis”. Le juif et son complot prennent de multiples visages : le bolchévique, le slave (qui est l’esclave du judéo-bolchevique), la ploutocratie anglo-saxonne une fois la guerre lancée. Le bouc-émissaire tout trouvé !

L’antisémitisme fonctionne sur cette base que le directeur d’une société anonyme est présenté comme un respectable homme productif, et que le capital juif, aussi petit soit-il et justement car il est personnel, à hauteur d’homme, est assimilé au parasitisme.

Le résultat du racisme viscéral des Nazis est d’enrôler une fraction du prolétariat allemand derrière ses ennemis de classe au nom de la ‘“haine des Juifs” : L’antisémitisme (avec l’anti-bolchévisme justifiant la volonté de détruire le mouvement ouvrier) était au cœur de l’idéologie nazie, désignant les Juifs comme boucs-émissaires pour ne pas s’en prendre au capitalisme, les rendant responsables de tous les malheurs. Une manière de diviser les exploités au nom d’une prétendue « pureté de la race aryenne » et, pour les nazis, de « transmuer l’anticapitalisme de leurs troupes en antisémitisme » pour reprendre les mots de Daniel Guérin.

Notons que cet antisémitisme ne se limite pas à l’Allemagne “aryenne”, il était prégnant dans les autres pays, à commencer par la France. Il resurgit de pleine force dans les années 30, porté par les journaux du type de l’Action Française, qui s’attaquent aussi au judéo-bolchévisme, qui prend chair dans leurs yeux de racistes en la personne de Léon Blum en 1936.

Ces racistes en France se voient pousser des ailes avec l’accession de Hitler au pouvoir. Et pour cause, celui-ci dispose désormais d’un Etat pour mettre en oeuvre son programme antisémite. Les mesures se poursuivent : d’abord le boycott des magasins juifs, directement mis en œuvre par la SA. Puis vient le cadre légal avec les lois de Nuremberg en 1935. Ces deux lois sont la Reichsbürgergesetz (loi sur la citoyenneté du Reich) et Gesetz zum Schutze des deutschen Blutes und der deutschen Ehre (loi sur la protection du sang allemand et de l’honneur allemand). Elles mettent les Juifs hors de la nation allemande, leur interdisent d’être fonctionnaire ainsi que l’accès à un certain nombre de métiers et prohibent les unions avec des « aryens ». Et des pogroms ont lieu ensuite en 1938 lors de la « nuit de Cristal » (à cause des bris des vitrines des boutiques appartenant à des Juifs) au cours de laquelle des centaines de personnes ont été tuées, d’autres arrêtées et déportées dans les camps de travail ouverts dès 1933.

5. Comprendre la Shoah

Le fascisme apparaît donc comme un chien enragé au service du capital, mais que ce dernier lâche et ne contrôle plus tout à fait. Le chien enragé, biberonné à l’idéologie antisémite, ne se retourne pas contre son maître, mais chacun de ses pogroms n’est pas pour autant dicté par les stricts intérêts économiques de son maître, le grand capital. Parfois même, les pogroms désorganisés embêtent l’appareil d’Etat, même nazi. Le 25 mai 1935, un immense pogrom à Munich oblige la police à intervenir. Elle arrête plusieurs membres des SS et de SA.

Alors, comment se déroule ce mouvement, qui nous amène des lois de Nuremberg à l’extermination industrielle des juifs d’Europe ?

5.1) De la Shoah par balles à la “solution finale”

Les décisionnaires nazis n’avaient pas exclusivement prévu l’extermination physique pour “nettoyer l’Europe des juifs”. On peut citer les plans de déportation des juifs vers Madagascar ou dans le Cercle arctique après la conquête de l’URSS.

En fait, c’est l’opération Barbarossa, l’invasion de l’URSS à l’été 1941, qui a créé le contexte de la Solution finale. Cette invasion était déterminée d’abord par les intérêts des classes dominantes allemandes, qui avaient envie, dans cette guerre impérialiste, de reprendre au moins les territoires polonais, ukrainiens et baltes qu’elles avaient eu un temps après le traité de Brest-Litovsk en 1918. A ce titre, la conquête du Lebensraum, de l’espace vital, qui est le déguisement raciste des intérêts impérialistes, explique en partie pourquoi cette guerre était préparée par ses généraux comme une guerre d’extermination. Extermination des judéo-bolchéviques. Mais c’est aussi le fait que l’appareil d’Etat, l’armée, la SS, tout cela était entre les mains des nazis, comme nous l’avons expliqué, c’est aussi cela qui explique le phénomène d’extermination que nous allons décrire.

D’abord, c’est au cours de l’offensive des troupes allemandes vers l’Est que les massacres se sont généralisés. L’armée était accompagnée des Einsaztgruppen, “groupes d’intervention”, qui suivaient de près le Front et étaient chargés d’exterminer les éléments judéo-bolchéviques dans les zones fraîchement conquises. Ils fusillent directement par centaines et par milliers des juifs et des opposants et les entassent dans des fosses communes. Au début de la Blitzkrieg, la guerre éclair, ces groupes chargés de suivre le front de près commencent les massacres. Mais les troupes allemandes, contrairement aux plans de l’état-major, se heurtent à une résistance plus dure plus ils se rapprochent de l’URSS. En Ukraine par exemple, la prise de Kiev est très lente, Staline ne lâchant qu’au dernier moment. A ce moment de ralentissement de la conquête, les chiffres des massacres s’accélèrent. Dans des pays, comme la Pologne et l’Ukraine, à forte population juive, les Einsatzgruppen massacrent encore plus qu’au début de la guerre.

En Lituanie, en juin-juillet 1941, 10 à 12 000 personnes sont fusillées par les Einsatzgruppen. En août, alors que l’invasion de l’URSS ralentit, 120 000 Juifs au moins sont massacrés.

Les pénuries alimentaires ont accéléré encore les massacres : la Lituanie n’était plus un point de passage pour la Wehrmacht, mais une base arrière où les autorités nazies se débarassèrent des bouches inutiles. Les 45 000 Juifs qui survivèrent temporairement au massacre d’août étaient employés dans l’industrie de guerre.

Autre facteur de la spirale, la concurrence entre bureaucraties de l’appareil nazi : la SS et l’armée notamment, sont en compétition pour des ressources relativement rares. Dans l’entreprise militaire de conquête, le groupe qui détient un morceau du pouvoir d’état détient aussi un morceau du pouvoir économique. La SS lutte pour accéder à plus de pouvoir politique, et à plus de ressources, s’arroge l’autorité sur la question juive.

Troisième élément. L’ampleur des massacres qui se sont accéléré en août 1941 était alimentée aussi par ce que Götz Aly a appelé un “effet domino ethnique”. Avant qu’elle ne s’enlise, la conquête de l’Est a mis la main sur des territoires à forte population juive. Mais Himmler, Commissaire du Reich à l’unification de la nation allemande, voulait faire de l’Est de l’Europe la terre où s’installeraient des millions de paysans allemands. Cette volonté au sommet trouve son penchant à tous les niveaux de l’appareil nazi, jusqu’au chef local, le Gauleiter, qui administre son petit district dans la campagne polonaise, et qui a pour objectif de l’épurer de toute présence juive. Toutes ces pressions combinées créent pour les nazis un casse-tête administratif, avec rapidement des millions de juifs déplacés, placés dans des camps de transit. A cela s’ajoute la politique des fonctionnaires nazis à l’Est qui, pour faire pression sur Berlin, mènent une politique pour aggraver encore plus le sinistre problème “administratif” des juifs, en les parquant dans des ghettos notamment.

C’est à ce moment que les chiffres des morts augmentent à fond. C’est à ce moment que les cercles dirigeants abandonnent définitivement de déplacer les juifs en Arctique ou plus à l’est, vers l’URSS qu’ils n’arrivent pas à envahir. A l’automne 1941 apparaissent les premiers camions à gaz fournis aux Einsatzgruppen, les camps de Belzec, Sobibor, Treblinka, Chelmno et Majdanek sont mis sur pied. Auschwitz, qui était un camp de travail forcé, ajoute la partie camp d’extermination.

Tout cela, bien sûr, n’est pas le résultat d’un froid concours de circonstances, de pénuries de nourritures ou de but de guerre. Après tout, même de très violentes guerres de conquête à d’autres moments de l’histoire n’ont pas toutes abouti à des génocides industriels.

Lorsque les nazis en vinrent à élaborer concrètement le “solution finale” de leur “problème juif”, le meurtre de masse était la position toute prête, préparée par l’idéologie antisémite raciale qui leur avait permis de prendre le pouvoir, de souder leurs troupes. Le Juif était pour ces fonctionnaires nazis, l’ennemi mortel. Paul Karl Schmidt, chef du service de presse du ministère des affaires étrangères allemand, le disait en 1943 : « La question juive n’est ni une question d’humanité ni une question de religion, mais une question d’hygiène politique. La juiverie doit être combattue partout où on la trouve, parce que c’est une infection politique, le ferment de désintégration et de mort de tout organisme national. »

La Shoah, ce fut donc d’abord la Shoah par balles. A travers la Pologne et les pays du glacis soviétique, par des exécutions massives de Juifs raflés au cours de l’invasion de l’Ukraine : entre 1941 et 1944, un million et demi de Juifs – hommes, femmes, enfants, vieillards –, furent ainsi exécutés par les Einsatzgruppen.

Ensuite vinrent les camps, qui prenaient déjà en puissance fin 1941. Pour la première fois, une grande puissance industrielle utilisait tous les moyens à sa disposition (notamment transports, logistique, industrie chimique, création de gigantesques infrastructures, etc.), pour venir à bout d’une population civile avec le but avoué de la faire complètement disparaître. L’œuvre d’extermination des nazis se distingue par son caractère industriel, bureaucratique et systématique. La Shoah par balles s’estompa pour laisser la place à la solution finale et les camps de la mort, en partie car les exécutions sur place par balles sapaient le moral des troupes allemandes. Ainsi, la mise à mort par le gaz était d’abord faite directement dans les camions. Mais les généraux se rendirent compte que cela traumatisait les conducteurs des camions, qui entendaient leurs victimes mourir. Le choix des chambres à gaz, au Zyklon B, s’est donc imposé.

Ainsi, une compréhension marxiste de la Shoah doit nous amener non pas à chercher des raccourcis économistes, mais à replacer l’importance de l’idéologie raciste biologique des nazis. Et comprendre comment cette idéologie était centrale au fascisme allemand, comment elle l’a aidé à venir au pouvoir, et comment il l’a mise en œuvre une fois qu’il tenait les rênes de l’État. En cela, nous nous différencions des historiens qui ne cherchent pas à expliquer outre mesure le racisme des nazis, qui le prennent soit comme un fait préalable, soit comme un phénomène inexplicable, soit comme le produit de la nature humaine.

Finalement, les marxistes peuvent analyser la Shoah dans le cadre de l’évolution du régime nazi lui-même. Sa radicalisation toujours plus poussée vers l’extermination complète tient en partie au moins à l’échec de l’utopie nazie, ce capitalisme petit-bourgeois, national et totalitaire, mais impossible. Le IIIe Reich avait promis à toutes les chemises brunes de refonder l’agriculture, de mettre sur pied des corporations, de changer les tribunaux, d’inventer une armée révolutionnaire… Il n’a rien fait de cela, et ne le pouvait pas. Il a seulement réussi à écraser le mouvement ouvrier, à dissoudre le parlementarisme, mais ne pouvait rien construire en positif. Le mouvement fasciste s’est alors concentré sur ses objectifs de destruction, ses petits et ses hauts fonctionnaires ne pouvant affecter le cours social ou économique du pays, ne pouvant attenter au capitalisme. Ils se sont concentrés sur leur idéologie raciale, qui ne pouvait trouver d’autre débouché que des mesures de plus en plus discriminatoires contre les Juifs, les malades mentaux, les éléments antisociaux. Mais au bout d’un moment, la discrimination ne pouvait continuer sans cesse, elle se transforma en destruction physique.

Le régime nazi s’était promis de supprimer les contradictions sociales qui avaient créées les conditions de sa puissance : la crise économique, le chômage, la concurrence. Mais il en était incapable, car il était au service du capital lui-même. La radicalisation croissante du régime qui causa la Shoah fut une sorte de reflet de cette incapacité structurelle du mouvement fasciste.

Il y a une connexion entre l’Holocauste et le mode de production capitaliste. Pas question de prétendre que l’extermination des Juifs peut être déduite des besoins économiques du capitalisme allemand. Mais le national-socialisme est devenu un mouvement de masse au cours de la plus grave crise économique de l’histoire du système capitaliste. Plus que cela — pour échapper à cette crise et pour écraser la classe ouvrière, les milieux d’affaires allemands se sont alliés à un mouvement dont l’idéologie raciste et pseudo-révolutionnaire le portait vers l’Holocauste, en particulier du fait de son incapacité à transformer la société allemande.

Ainsi – non pas directement, mais de façon néanmoins importante – le capitalisme était impliqué dans le processus qui a abouti à l’extermination des Juifs. Le génocide juif nous a montré le niveau d’horreur que pouvait atteindre une société capitaliste en crise. Indéniablement, le système capitaliste est responsable des horreurs de la Seconde Guerre mondiale, comme de toutes celles qu’il engendre sans cesse. Pour empêcher que ces horreurs se reproduisent, il faudra renverser le capitalisme, il n’y a pas d’autre issue. Notre tâche, nécessaire, est de combattre pour que naisse une société socialiste nouvelle. La mémoire de l’extermination des Juifs d’Europe nous intime cet ordre, 80 ans plus tard : socialisme ou barbarie.

5.2) Le même développement, à l’échelle d’un homme : Rudolf Höss

Cette radicalisation en spirale, ce passage de l’antisémitisme viscéral à l’extermination industrielle, s’observe à l’échelle du mouvement de masse fasciste tout autant qu’à l’échelle de nombreux individus, ces fonctionnaires nazis qui furent les bourreaux d’Auschwitz.

Ainsi, Rudolf Höss, dont la vie est retracée dans le roman de Robert Merle, La mort est mon métier, a combattu pendant la première guerre mondiale. Il a été décoré de la croix de fer. Au chômage après les combats, il s’engage dans les corps-francs pour combattre les communistes le fusil à la main. Il devient en 1921 un apprenti paysan, plutôt pauvre, mais il a une certaine estime de sa classe sociale, issu d’une famille assez aisée. Il adhère en 1922 au parti nazi, et participe en 1923 au meurtre d’un communiste, ce qui lui vaudra dix ans de prison. Libéré en 1928, il devient régisseur de ferme, et travaille dans de dures conditions, mais s’accroche au prestige qui s’attache à celui qui, au village, dirige une ferme avec sa femme. Il rejoint la SS en 1934. Comme tous les petits bourgeois enragés du NSDAP, il s’est senti humilié par la défaite militaire de l’Allemagne dans la première guerre, par la révolution puis les traités de Versailles. Il a eu peur du déclassement, qu’il a subi, et de la crise de 1929. Sa révolte contre tout cela, ces symptômes du capitalisme, se transforme en une dévotion pour le nazisme et pour Heinrich Himmler, son chef.

Il commence une carrière dans la SS, dans les camps de concentration et gravit les échelons. Il y trouve un sentiment de fraternité, d’appartenance, sur le fond de toile nauséabond d’une œuvre d’extermination qui commence, et qui réprime toute compassion pour les victimes. Sa confiance en ses chefs, son antisémitisme viscéral et sa volonté de retrouver la place qu’il estime la sienne dans la société, tout cela l’entraînent, au cours des années 40, dans l’enchère génocidaire. Il finira sa carrière comme commandant du camp d’Auschwitz. Il y a mis en place chaque mois, chaque année, des mesures de plus en plus meurtrières, des méthodes toujours plus efficaces pour tuer. Il n’a pas que suivi Himmler, il a innové pour suivre les objectifs “d’unités à éliminer” : il met sur pied le gazage au Zyklon B et choisit personnellement les lieux les plus adaptés pour les chambres à gaz.

Il sera pendu le 16 avril 1947 à côté du camp d’Auschwitz-I.

6. L’hypocrisie des Alliés

Alors, face au génocide, où était l’espoir ? Comment le combattre ? Les Alliés, et leur guerre contre l’Allemagne, se battaient-ils, comme on le raconte, avec l’objectif de sauver les juifs de la barbarie ?

Lorsque le 27 janvier 1945 une division de l’armée rouge entre dans le camp d’Auschwitz, elle découvre 7 000 détenus, gardés à l’infirmerie. En fait, ce n’est pas la première fois que les Alliés découvrent le camp. Le 23 août 1944, une photographie aérienne, récemment sortie du secret défense, montre une prise de vue du camp : on y voit un alignement de prisonniers et la fumée dense des crématoires. Ainsi des avions d’observation pouvaient survoler le camp de la mort. Pourtant, aucune des lignes de chemins de fer conduisant à Auschwitz n’a été bombardée. Et pendant ce temps, le camp a brûlé les cadavres jusqu’à l’extrême limite ! Des juifs hongrois, grecs, polonais ont été massacré, des trains entiers qui venaient de Lyon et de Paris… En fin 44, la défense aérienne allemande était hors d’état, à peine 1% des avions américains tombaient. Il aurait été tout à fait possible de paralyser le système ferroviaire qui menait à Auschwitz.

Et bien avant ça, au cours de la guerre, les services de renseignement polonais avaient averti Roosevelet et les anglais des camps de la mort.

L’objectif de guerre d’Eisenhower, ou de Staline d’ailleurs, n’était pas de risquer le moindre avion pour sauver les juifs d’Europe. Les USA ont mené, comme l’Allemagne, une guerre impérialiste pour le partage du monde, au profit des grands groupes capitalistes. Avec derrière eux, la France et le Royaume-Uni, et l’URSS de Staline. Et ils se sont d’ailleurs partagé l’Europe après la guerre, et partagé l’Allemagne aussi. A l’Ouest, les USA, à l’Est, l’armée rouge, chacun a son morceau du continent pour y faire la police des peuples.

Aujourd’hui, la France ou les USA se targuent d’avoir mis fin au génocide en triomphant de l’Allemagne nazie. Mais déjà, l’Etat français a ouvertement collaboré avec les nazis, et il a livré 76 000 juifs aux camps de la mort. Il faut aussi compter 3 000 morts dans les camps en France. Et cet État, avec ses hauts fonctionnaires, son Conseil d’Etat, ses préfets, son gouverneur d’Algérie… toute cette machine est restée en place quand De Gaulle a remplacé Pétain ! Comme le secrétaire général de la préfecture de Gironde, Maurice Papon, le bourreau du camp de Drancy, qui devint préfet de police de Paris, puis ministre de Giscard.

Pour ce qui est des USA, Roosevelt organisa une conférence internationale sur la crise des réfugiés juifs, qui fuyaient les exactions des nazis. 32 pays étaient présents à Evian. La quasi-totalité, les USA inclus, refusèrent de modifier leurs lois d’immigration pour accueillir les réfugiés Juifs. Même après la fin de la guerre, alors que les cinémas avaient montré les libérateurs américains stupéfaits par la vision des cadavres ambulants et des empilements de corps, les antisémites du gouvernement et du Congrès continuèrent de résister. Résultat : des dizaines de milliers de survivants juifs restèrent entassés jusqu’en 1950 dans des camps sommaires de personnes déplacées, alors que des collaborateurs des nazis étaient laissés libres parce que considérés comme de solides anticommunistes.

Rudolf Höss, le commandant à Auschwitz, ne fut pas le seul dignitaire nazi exécuté. Les plus hauts responsables furent condamnés aux procès de Nuremberg. Trois ans plus tard, la toute nouvelle organisation des nations unies adopte la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. Un bout de papier, qui n’a pas empêché le génocide au Rwanda, celui en ex-Yougoslavie, le massacre des tibétains par la Chine de Mao, d’un tiers de la population cambodgienne par les Khmers rouges… et puis bien sûr le génocide à Gaza.

7. La résistance et l’organisation des camps

D’une autre nature que les sauveurs impérialistes hypocrites, ou le droit international bien inutile, il y avait tout de même des résistances dans l’enfer concentrationnaire. Dès les débuts du camp d’Auschwitz, en 1940, des mouvements de résistance ont existé dans le camp. La droite polonaise, le parti socialiste polonais, organisèrent leurs cellules. Chaque vague de déportés de chaque pays amenait aussi avec elle des résistants. Il y eut même, en octobre 1944, une révolte du Sonderkommando du crématorium IV de Birkenau. Ces Sonderkommandos ou unités spéciales sont des déportés auxquels les SS sous-traitent, en les forçant, les pires tâches des camps de la mort : trier les effets personnels, brûler les corps. Même si le front de l’armée rouge n’est pas encore assez proche,  les membres du Sonderkommando comprennent que les SS se préparent à effacer les traces du génocide et à ne laisser aucun témoin, ils se révoltent donc, espérant permettre à certains de s’enfuir. Ils font sauter le 7 octobre le crématorium IV, et une partie d’entre eux se sacrifie pour couper les barbelés, attirer à eux les gardes du camp, et permettre à d’autres de s’enfuir. La révolte sera sauvagement matée.

Citons encore l’exemple du camp de Treblinka, pendant des mois les détenus préparèrent l’action “H”. 400 d’entre eux se soulèvent en août 1943, mettent le feu à de nombreux bâtiments, tuent des gardes et des SS, et entre 200 et 250 d’entre eux s’échappent. Quelques-uns survivent, le camp est démantelé, les détenus qui ne sont pas exécutés sur place sont transférés à Sobibor.

Et il faut aussi faire référence au soulèvement héroïque du ghetto de Varsovie, en avril-mai 1943.

En tous cas, pour dire que même là où règne l’horreur la plus féroce, que même lorsque l’atrocité de ce système capitaliste atteint son zénith, les hommes et les femmes qui subissent l’oppression se révoltent. Même si le génocide, par sa méticuleuse administration industrielle, a broyé au mieux qu’il le pouvait l’humanité et la dignité de ses victimes, il n’a pas éliminé toutes les forces de la résistance.